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16/08/2013

Les Saintes-Maries-de-la Mer, 11 août 2013, patrimoine immatériel...

Finito de Cordoba, Javier Conde, Daniel Luque/Lagunajanda

Grand soleil, brise marine, notre ami Gérarld à la présidence, air de fête et belle entrée. Hélas, cela a fait pschitt sans nous rafraîchir !

Des toros disparates mais convenables de trapio, tenant debout, mobiles à peu près 15 minutes, aux cornes commodes, et si cela ne suffisait pas très accommodées : la corne gauche du quatrième, destiné à Finito, s’achève, sans façon, rond et plat comme pièce de monnaie, et pas une de cinq centimes, vous pouvez m’en croire -vous vous souvenez des vieilles pièces de cinq francs, si larges, eh ben c’était ça ! Pour donner le change, on avait vernis les sabots des montures des agualziles, pimpantes comme chaussures de cérémonie d’un maquereau marseillais. Ce doit être cela, la corrida patrimoine immatériel de l’Unesco…

Javier Condé n’a rien fait sur son premier dont « la charge » brutale et courte ne pouvait lui convenir, ni sur son second, qui le déborde à la cape et sera massacré à la pique. Il avait pourtant l’air noble sur la gauche, mais c’était déjà trop tard pour Javier qui avait abandonné dès le début. Même la troupe de Diego Carrasco qui accompagnait cette corrida « flamenca » au chant et à la guitare en a eu le souffle coupé !

Finito de Cordoba a fait quelques jolis gestes à la cape et de muleta, surtout sur son second, le toro à la corne coupée : une trinchera très torera (si l’on peut dire compte tenu des circonstances…) et une série finale de derechazos, le menton dans le jabot, la tête penchée sur le toro, le corps suivant le mouvement, tignasse à la Beethoven dans le vent. Cela avait de l’allure ! Un peu  comme au musée quand on se souvient des passions éteintes. Pour le reste, il faut fermer les yeux, comme sur son premier, « toréé » avec mille précautions en dépit de l’insigne faiblesse de son adversaire, sur des grincements de guitare mélancoliques. Passionnant comme les interludes de l’ORTF de notre enfance. Vous vous souvenez ? Le train qui passe avec ses petits wagonnets le temps de trouver le programme suivant. Et sur le quatrième, il a cherché longtemps et très vilainement la corne coupée, par naturelles aidées torchonnées, avant d’en trouver deux, trois qu’il a dessinées convenablement en enlevant l’épée, sans doute en remerciement des services rendus…

Dans ce marasme, Daniel Luque a tiré son épingle du jeu, certes avec le meilleur lot. Capeador brillant et suave, il est un muletero doué mais inégal qui cherche encore son style. Très belle série de la droite, la main basse, le geste lent, la passe étirée dans un mouvement élégiaque, artiste, puis des naturelles abandonnées, le corps très droit, une main morte tenant le bâton à l’oblique à la manière de Joselito; et avec ça, de fâcheux emprunts à tout ce que la tauromachie contemporaine nous offre de laid et de peu inspiré : ici cassé en deux sur son toro, là complètement fuera de cacho, passes à l’envers, adornos vulgaires. Il va falloir que ce petit jeune-homme choisisse son registre… Deux oreilles pour le plagiaire qui se cherche.

Au final, la banda de Diego Carrasco s’est trouvée assez largement inemployée. Une jolie scène cependant de dialogue à distance entre elle et Finito, manifestement affectionné, auquel une copla exaltée a été dédiée avant l’entame de son premier combat, Finito à la barrière, les armes à la main,  écoutant, pénétré, son éloge, puis une fois le combat achevé, debout à la talanquera face aux musicos, sa légende. On peut certes se moquer, mais cette consolation là avait l’air précieuse au torero, le visage en sueur, inondé de ses peurs et éprouvé par la chaleur accablante. Après tout, le repos du guerrier est le repos du guerrier, même après les défaites.

 NB/ Luque aussi a beaucoup transpiré, pas Conde. Doit être habitué aux grosses chaleurs

18/07/2013

Céret, juillet 2013, histoires d'aficion

Céret, 14 juillet matin- Palha pour Ivan Garcia, Manuel Escribano, Alberto Aguilar

Céret enfin ! Un ami m’avait prévenu : « A Céret, tu verras, on a un problème d’échelle ». Il est vrai que les toros sont bien gros pour un ruedo bien petit. Et quand on dit, ici, qu’un toro a traversé l’arène de part en part, c’est qu’il a couru vingt cinq mètres !

Céret c’est l’histoire d’une bande d’afionados qui décide, il y a vingt cinq ans, de reprendre les arènes pour monter une féria avec les moyens du bord. On prend des toros pas trop chers, issus d’élevages réputés difficiles ou négligés par les vedettes ( Cuadri, Escolar Gil, le Curé de Valverde- ah, le curé de Valverde…-, Dolores Aguirre, etc.) et on invite des toreros sans contrat à les affronter, sûrs qu’ils ne feront pas la fine bouche.

Nécessité faisant loi, cette confrontation entre toros redoutables et toreros sans cartel a conféré au tercio de piques, presque partout ailleurs négligé, ses lettres de noblesse. Car on se trouve ici condamné à s’intéresser davantage aux qualités de l’animal qu’au talent des hommes, sauf la force d’âme qui vient par surcroît.

Et ça marche ! A un point tel que des toreros confirmés sinon punteros vont y paraître à leur tour, des Ruiz Miguel, des Manili, des Francisco Espla, des César Rincon, des Padilla, faisant de Céret un rendez-vous singulier qui force le respect. En cette période de basse eaux taurines, l’aficion,  lassée des faenas standardisées face à des toros de peu, accourt désormais en masse. Et y aperçoit, flattée, la présence du très estimé Matias Gonzales, président des courses de Bilbao, au palco, qui présidera les corridas du jour.

Le public de Céret forme une manière de secte du Vallespir, éloignée des circuits plus aisément accessibles, fière d’en être et enivrée de sa propre exigence. Les afionados de Céret font songer au public de cinéma « d’Art et essai » des années 70 : savant et sûr de son fait,  indifférent au succès public et attendant obstinément la pépite qui ne saurait tarder, cérébral plus que sensible, intarissablement commentateur entre soi. Fier de sa différence.

A Céret, on diffuse du Jacques Brel avant la corrida où l’on salive du spectacle à suivre en écoutant « Les Vieux » !

La fanfare n’est pas une banda de musica ordinaire : c’est une cobla, un orchestre de sardane, avec grosse caisse qui accompagne les instruments à vents, cuivres normaux et bois nationaux, c’est-à-dire catalans  : le tenora, sorte de hautbois au son chaud, le tible, à la musique aigre,  le flabiol, pipo à peine plus long qu’un sifflet, un tambourin suspendu sous l’aisselle en prime.

Car ici, de pasodoble -trop espagnol !- il n’y a guère, et en ce 14 juillet, jour de fête nationale en France on n’honore que la catalane : hymne local, public debout et tout le toutim !

Avant la sortie du cinquième toro, la cobla joue une sardane, l’austère gradin faisant farandole sur place, guirlandes de bras levés, primesautier et  guilleret, à mille lieux des émotions du ruedo et  de l’air solennel et grave qui ouvre le paseo, genre Bolero de Ravel en plus moyenâgeux, style grand départ pour la croisade.

Ajoutons que les mâles roulements de tambours et la sonnerie des trompettes qui annoncent la sortie des toros n’ont rien à voir avec nos familières et ridicules clarines ! C’est un avertissement guerrier de tournoi de chevalerie. D’ailleurs les noms qui figurent sur le panneau que l’arenero présente au public avant chaque combat sont ceux du toro et du picador, et non pas celui de l’homme à pied. Ici, on choisit son gladiateur et on le préfère à cheval.

Enfin, il n’y a à Céret qu’un seul algualzil et non pas deux, tant il est inutile de déléguer trop abondamment le pouvoir de police ; le public y veille !

Cet alguazil a hérité de la charge de son père auprès duquel, enfant, il défilait déjà à ses six ans. Le père est mort très jeune, on a gardé l’enfant qui a grandi sur son cheval. C’est lui qui conduit  désormais le paseo. Dans cette ambiance de Puy-du-Fou sous Charlemagne, il y manquerait presque une oriflamme !

Oui, tout ici respire la Légende des siècles et son Roland de Roncevaux  : le goût âpre du combat et les défis héroïques auxquels des hommes modestes accrochent leurs rêves de gloire.

Avec les montages alentour et le merveilleux pont de pierre suspendu depuis sept siècles au-dessus du Tech, cette aficion catalane, exigeante et nationaliste, a des airs de Sarajevo.

Cette franc-maçonnerie taurine qui a ses ridicules est sympathique en diable !  Comme en loge, on est tenu au silence durant la première temporada, quelques vénérables faisant l’opinion. Mais quand on s’aperçoit que vous en êtes, on vous embrasse à bouche-que-veux-tu en signe de reconnaissance et d’adoubement du nouvel initié.

- Bon d’accord ! Mais cette corrida ?

- Eh bien, il y a deux lignes parallèles en arc de cercle sur une seule portion du ruedo sans que quiconque ait pris la peine de les prolonger tout le long de la piste. C’est ici, et nulle part ailleurs,  que la suerte de pique doit se dérouler ! Un seul piquero entre en piste. Rien ne doit le distraire de son office et s’il prenait l’envie saugrenue à un torero de faire quelques passes de quite entre deux piques, il serait fermement rappelé à l’ordre. Ici, le quite c’est la mise en suerte pour la pique prochaine et basta !

Evidemment, les piqueros ne sont pas plus brillants ici qu’ailleurs, la pique peut être trasera et les cariocas injustifiées sont légion. Mais dans ce cas on siffle en espérant que les choses iront en s’améliorant. Et quelque fois, cela advient. A force d’attente, un toro récalcitrant finira par se ruer sur le cheval, quelques uns se révèleront sur la dernière et un toro qui se donnait pour manso  finira bravote. « Patience et longueur de temps » donc. Ce tercio ne vaut  que pour lui-même, il ne sert pas à grand-chose pour la suite, d’autant que tout à la curiosité fétichiste qui l’anime, ce public de corrida à la découpe, est indifférent à la noblesse qui fait les faenas faciles et presque déçu par les toros qui servent à la muleta.

La corrida de Palha, inégale de présentation ( de 490 à 570 kgs), avec deux toros (le 3 et le 5) particulièrement armés et un exemplaire préhistorique ( le 4ème, 560 kgs, six ans), véritable auroch poussiéreux comme un éléphant et musclé comme un buffle, toro le plus complet du lot dans les trois tiers, récompensé par une vuelta contestée, a été entretenida.  Le premier noble, faible, sans transmission ; le deuxième bravote mais sans classe ; le troisième puissant mais manso aux piques qui renverse la cavalerie et sert à la muleta ; le quatrième, un grand toro ; le cinquième, regular pour Céret, difficile, à la charge courte ; le sixième, le plus joli de tous, un vrai toro de Séville, parado et décasté à la muleta.

Ivan Garcia, le cheveu blond dans le cou, ressemble à un chevalier de la Table Ronde. On le croirait inventé pour Céret ! Superbe à la cape, croisé, la main basse, la taille abandonnée, il sera appliqué à la muleta face à son premier adversaire sans transmission. Il tombe ensuite sur le grand toro de la course que ses beaux gestes (derechazos templés et longs, belles naturelles non liées), cependant sans dominio, ne parviennent pas à réduire. Le toro, gueule fermée, paraît seul en piste et le toreo périphérique. Un vilain bajonazo tire des larmes au torero qui fait les cent pas loin du massacre, la tête basse, pendant qu’un peon puntille la bête. On est triste pour Ivan et la vuelta al toro n’en est que plus cruelle. Palmitas de réconfort tout de même, Céret ne manquant pas de cœur.

Alberto Aguilar a été torero jusqu’au bout des zapatillas durant toute la course. Faena de grande classe quoique a menos sur le troisième, dans le terrain et ne reculant jamais la jambe en dépit des cornes astifinas qui menacent, épée phénoménale ; mises en suerte de perfection sur les toros de ses camarades ; sans option sur le sixième. Oreille au 3. Très forte impression.

Manuel Escribano , qui n’a certes pas été le mieux servi, a été transparent sur le 2 sans classe et sur le 5 brutal, à peine sauvé par les banderilles, un quiebro serré sur le 2 et un épatant quiebro al violin sur le cinq avant d’arrêter le toro a cuerpo limpio.

Céret, 14 juillet après-midi- Escolar Gil pour Fernando Robleno, Fernando  Cruz et Ruben Pinar

Un ciel indigo s’abat sur le Vallespir qui fait jaillir les couleurs ; tout est beau, la pierre, les fleurs, les arbres, et les nuées floues qui écrêtent les montagnes.

Robleno est le torero de Céret. C’est parfait pour Céret, mais pour lui c’est un peu tragique, aucun de ses triomphes ici ne renforçant son cartel aux yeux des empresas d’ailleurs. Bien sûr, à Céret, on ne l’en aime que davantage.  Menu, le regard bleu acier, il a l’allure modeste des hommes sans destin et qui le savent. Son application courageuse est, dans de telles circonstances, à vous tirer des larmes.

Les Escolar Gil sont également la ganaderia chérie de Céret, pour des raisons qui là m’échappent. Ceux du jour étaient gris, longs, efflanqués ( 490 à 510 kgs) et très laids,  sauf le cinquième, le moins vilain du lot. Le plus brave (le 1er) a été changé sous l’injonction imbécile du public qui a crié au scandale au motif que sa robe laissait deviner une très légère blessure sur le flanc gauche. Les autres étaient mansos à des degrés divers, se défendant de la tête pour la plupart et se collant au peto dès la seconde pique. Les tercios sur les deux  premiers (le deuxième à quatre piques) et sur le quatrième ont cependant gagné l’intérêt du public à force d’obstination qui a fait jaillir une vélocité et une puissance inattendues. Le sixième a été changé pour un San Roman, aussitôt récusé pour un autre du même fer, au grand désespoir de Ruben Pinar, qui marquait divers signes d’impatience en écoutant la banda de musique enchaîner les sardanes et autres chants catalans pour combler les intermèdes, « L’Estaca » en prime, reprise en chœur par le conclave, le public debout faisant triomphe aux solos de pipo ! Tous les toros avisés et con genio.

Robleno a été lointain et précautionneux sur son premier qui est sorti victorieux du combat, ne cessant en fin de faena, tôt interrompue, de marcher sur l’homme. Pinchazo puis épée phénoménale de décision et de placement. Le torero se refait sur « Camarista » toro de grande transmission, avec une entame souveraine de toreria, la muleta à la ceinture, le geste prolongé loin derrière la hanche, puis des séries de derechazos que le torero, très sûr, va chercher, la muleta en dessous, longs, templés, de très belle facture.  A gauche le toro s’avise et domine, Robleno reprend la main droite pour les plus beaux derechazos et, en grand torero qu’il est, revient tester la gauche par naturelles aidées puis quatre autres, limpias, forgées, dessinées, sculptées. Du grand art d’alchimiste qui répand ses mystères. C’est beau à rendre fou. Epée fulminante à laquelle le torero reste accroché. Descabello. Une oreille, pour moi énorme.

Ruben Pinar n’a plus le choix de ses cartels et on l’aiguille désormais sur les circuits courts : peu de  corridas et toros exigeants. Toreo assumé, lointain et vulgaire, où l’on se donne du courage à toréer de la voix. Respect cependant pour deux épées phénoménales qui ne sont pas sans mérite face à de tels adversaires.

Et puis, il y eût Fernando Cruz et des ébranlements d’émotions taurines, une Passion, un Golgotha, le Christ au Mont des Oliviers : solitude et silence du ciel, les apôtres endormis.  Les mystères du  tragique. Fernando Cruz, c’est le torero du fond de la mine qui ne renonce pas à son rêve. Il fut un torero estimé – « C’était un grand torero ! » me disent des amis- et il est à deux doigts de l’oubli. Un homme à la mer qui s’accroche à une planche battue par les flots. Ce bois flotté c’est Céret qui le lui offre, tu parles d’un cadeau ! mais les mains secourables se font rare. S’il échoue aujourd’hui, il arrête. Fait des petits boulots, on va saisir sa maison, il lui faudrait dix contrats dans la saison pour lui éviter la rue. Dix contrats : c’est énorme ! C’est un prolo, un chien perdu qui prend des coups. Il est pas bien beau, le visage émacié, marqué, la joue creuse, respire ni la santé ni le bonheur. Il a été grièvement blessé plusieurs fois. Mais il est là encore, en habit de lumières, et cette aficion obstinée qu’aucune des sécheresses de la vie ne parvient à tarir est une immense leçon de courage. Bien sûr, il a peur et recule la jambe, alors Céret le siffle méchamment, les assis dans les gradins croyant lui apprendre que s’il était moins fuera de cacho et se mettait davantage dans le sitio il serait moins en danger. Il le sait : il est torero et eux ne le sont pas. Mais il y faut une force d’âme, et cette force d’âme il ne l’a pas. Le  malheur ne suffit pas  à la forger. L’épreuve s’achève sur un vilain bajonazo.

Sur le suivant, très haut, terriblement haut, il entame par doblones un genou en terre, plein de toreria, rematés par une passe basse vipérine du plus bel effet. Mais il est pris violement à la série suivante, jeté à terre et on le voit longuement insupportablement empoigner les cornes du toro sur lui, pour s’en dégager, comme seul un familier du malheur peut avoir à l’esprit de le faire. Le toro le charge, le retourne, le piétine, les peones accourent, Fernando se relève et titube, l’habit déchiré, on lui verse un peu d’eau sur la nuque comme aux boxeurs groggys, il reprend sa muleta et repart à l’assaut. C’est atroce et grandiose. L’arène paraît soudain comprendre ce qu’est cette vie et soutient les derniers efforts du torero jusqu’à l’épée. A la mort du toro, il vient saluer, sans sa chaquetilla, en bretelles et bras de chemise, le pantalon déchiré. Il paraît encore plus malingre, épaules voûtées,  buste étroit, tête d’oiseau. Un vrai naufragé.  Mais survivant et si heureux de l’être qu’’il se baisse pour ramasser une poignée de sable qu’il se verse sur le cœur, comme on le fait par reconnaissance et en remerciement les jours de triomphe. Fernando est un brave, ah ça oui ! 

31/05/2013

Madrid, Sans Isidro 2013, Talavante et les peintres

Madrid, 23 mai 2013, Finito de Cordoba, Morante de la Puebla, Miguel Angel Perrera/ Jandilla

Les Jandilla sont sortis comme à Nîmes, faibles, sans trapio, décastés, les cornes en plus.

Finito a pris 15 ans depuis notre derrière fois, mais il a toujours cette gueule  d’acteur américain des années 50, le cheveu abondant et le regard délavé par la peur qui en épuise l’éclat. Dans un élégant habit étain et blanc, il n’a pu, devant de tels adversaires, justifier son retour à Madrid où il n’a plus paru durant des années. Devant son premier toro qui a fléchi dès le troisième capotazo, puis encore sous la pique, le tendido 7, peu charitable, ricanait des « olé » à chaque derechazo, mais le poignet du maestro est tel que les sarcasmes ont fléchi à chaque passe, s’effilochant en un murmure de mauvais perdant , jusqu’à la trincherilla finale qui a mis le tendido 7 échec et mat. Une mauvaise épée  a cependant donné sa revanche au tendido  : la vengeance est un plat qui se mange froid. Il nous a été resservi sur le toro suivant en dépit de véroniques très dessinées à droite, sans motif aucun à la faena, sous grand vent et face à un toro parado, le torero sans option ayant été incompréhensiblement sifflé comme s’il était passé à côté d’un brave.

La toreria de Morante a fait rugir Las Ventas comme si nous étions à Séville, en tout cas au capote. On a même eu droit, au quite sur le quatrième, à cette demie de Séville qui n’est plus un remate, une passe qui conclut une série de véroniques, comme l’on referme un éventail avec autorité ou avec grâce. Non, là, on court derrière le toro fuyard, on se pose de trois quarts, le temps s’arrête et Morante lui imprime  son rythme. La passe est donnée ainsi, isolément, pour elle-même, pour la beauté du geste. Détachée de toute chose, elle ne commence ni ne conclut rien : elle n’a aucun sens taurin. C’est très décadent, très pinturero et, avec Morante, un moment de poésie pure, un peu forcée, démonstrative. Parnassienne. Du José-Maria de Heredia.

Miguel Angel Perrera, lui, n’est pas un poète. C’est un torero de grande taille qui doit d’abord le faire oublier, et il y parvient en se tenant bien droit, la main basse, le plus souvent pieds joints, par une discipline du maintien où le naturel n’a nulle place : c’est le prix de l’élégance, comme pour les mannequins et les danseurs étoiles. Le risque est évidement la dérive Carla Bruni de la chose, mais Miguel, lui n’a rien d’évaporé et son regard est de guerrier. Il est tombé sur « Honorable », convenablement nommé. Très belle demie, le geste lent et dessiné après accueil par delantales puis parones, et faena qui a grandi son toro, cité de loin, joliment embarqué, main basse et pecho enchaîné. Bel aguante quand le toro sous le tissu le regarde. Enchaînements sans bouger d’un pouce, deux naturelles énormes mais non liées, changement de main et, à la fin, les très à la mode bernardinas, ajustées mais toutes données sur la corne droite. Saludos y vuelta. Ce torero, comme notre Sébastien, n’est vraiment d’un autre ordre qu’à Madrid. Sur le dernier, le plus brave aux piques et très allant aux banderilles, on a un temps espéré une fin de course enlevée. Hélas, il n’y eut plus de toro dans la muleta et Perrera a toréé en déchargeant la suerte sous les sifflets du tendido 7, avant d’abréger à notre complète satisfaction, pressé d’aller tapear entre amis pour oublier cette après-midi de peu.

Madrid, 24 mai, Castella, Manzanares, Talavante/ Victoriano del Rio

Il y a des journées merveilleuses : un con leche à un coin de rue sol y sombra, sur une table branlante comme souvent en Espagne, El Pais dans les mains ; la façade baroque, le pavement de jaspe et la chaire rococo de Santa Barbara, la salésienne ; une expo au Prado « La Belleza encerrada » sur les œuvres de petit format de cabinet de curiosités, où l’on aimerait tout emporter si l’on était sûr qu’on nous en laisse une à accrocher entre quatre murs pour le restant de nos jours. Une journée d’exaltation douce que rien  n’altère, pas même le tendido 7 ce jour.

J’étais au 8, déjà sol y sombra mais tenu en respect par ce voisinage ombrageux qui donne le ton. Au 8, on fait comme au 7, avec plus de mesure certes, mais tout de même en se conformant. Alors quand Manzanares a toréé comme à la Maestranza, en déchargeant la suerte pour mieux lier les redondos, quand il a fait expirer les naturelles à ses pieds, quand il a enluminé sa faena de changements de mains par devant, quand son toreo de si grande élégance n’avait plus rien d’un combat et tout d’un joli ballet avec ses entrechats et ses pointes délicates, une fin par ayudados por alto et trincherillas, le tendido 7 a hurlé sa rage, sifflé, tapé dans ses mains sur l’air des lampions. Ce toreo gracieux, facile, superficiel, décoratif, dépourvu de tragique est, pour lui, une hérésie et il s’en veut le cordon sanitaire. Véronèse et Tiepolo ne sont pas peintres en Espagne ! Au 8, on sentait un peu d’embarras ; on y est cultivé d’autres choses et on y a le goût plus fin ; Véronèse et Tiepolo tout de même… C’est alors que Manzanares, grand seigneur au sang bleu, a tué d’un merveilleux recibir, arrachant un triomphe à l’arène, comme la sorcière le coeur de Blanche-Neige. Je me suis levé, j’ai applaudi à tout rompre, j’ai secoué le mouchoir blanc et mon aimable voisin, soucieux de me faire plaisir, m’annonça que l’oreille était tombée, à voix basse comme s’il redoutait qu’on le surprenne.

Pour Sébastien Castella ce fut plus facile ; il s’est intelligemment soumis à l’injonction du tendido 7 qui lui a ordonné de ne pas combattre son premier, blessé à la patte dès l’entame de faena ( Nous avions vu deux paires de banderilles, surtout la dernière, extraordinaires, posées par Ambel, gueule de majordome de maison anglaise, dans un merveilleux habit noir) puis a dû affronter le cornivuelto suivant avec toute la sympathie qu’inspirait à l’arène une telle paire de cornes. Quand Sébastien s’est préparé, depuis le centre, à citer le toro par passe cambiada dans le dos, toute l’arène, tendido 7 compris, a dit «  chuuuut », en signe d’attente et de respect, puis a crié « olé» sur la passe du mépris de fin de série. Le toro avait plus de jeu que de présence mais Sébastien a toréé comme jamais, surtout de la main gauche dans des séries, citées mi-distance, la main bien en avant, très templées et de grande profondeur. Un instant, en cours de naturelle, l’étoffe se dérobe sous l’effet du vent : le toro suit le poignet qui continue comme si de rien n’était. Même sang froid à droite quand le toro arrête sa course au milieu de la passe et regarde l’homme. L’homme ne bouge pas d’un millimètre et Las Ventas alors exulte ! L’incident, c’est son truc, son dada, sa passion à Las Ventas, quand soudain quelque chose s’interrompt, craque, se brise mettant le torero au défi et que l’homme, alors, ne rompt pas, attendant impassible et rustique que le cours naturel des choses reprenne si Dieu veut. Porfia finale qui entretient le feu, trincherillas, épée jusqu’à la garde. Une oreille de poids. N’eût été une mort un peu lente, deux n’étaient pas loin. Félicitations du voisinage qui me complimente. Ici on n’appelle pas Sébastien autrement que  « El Frances ».

Artillero était le troisième, toro pour Talavante. Un manso de gala, qui sort du toril à petits pas, s’arrête  mufle au sol, gratouille la piste et fuit dès qu’on le cite. Le tendido 7 salive déjà de plaisir :  « a cada toro su lidia ». Ruant d’un cheval à l’autre pour mieux éviter les piques, même lorsque Talavante fait placer le piquero sobresaliente devant  le toril pour prendre le couard à contra-querencia. Aux banderilles, le toro sort violent et brusque, la charge gorgée de sauvagerie. A cet instant, on se dit que cela ne vas pas être facile pour Talavante, le torero qui n’a pas de chance.

Talavante, lui, ne sort pas d’une toile de Véronèse ou du Tiepolo. C’est d’ailleurs ce que m’explique mon voisin avec ses mots à lui, en l’opposant à Manzanares, né une cuiller en argent dans la bouche, ce qui, en tauromachie, n’est pas de bon augure. Talavante n’est pas non plus dans le quota des jolis garçons. Inégal, à la recherche d’une tauromachie hiératique, dédaigneuse des vanités de ce monde, il porte sur un visage à la Philippe II, prognathe et sans éclat, le détachement des martyrs sans gloire. Son corps aussi est d’un autre âge, noué, arthriteux, comme abîmé par les désolations d’une retraite à l’Escorial. Enfin, les jours de triomphe, son sourire est laid, sans joie ni charme, un sourire par ce qu’il faut bien remercier, comme le pauvre la main secourable. Tout en Talavante est du XVII ème siècle. Une toile de Vélasquez. Le chevalier à la triste figure et le gueux, tout en un.

Talavante cite son toro pour quatre statuaires valeureuses, Artillero vient avec force mais ça passe. Changement de main, Talavante cite à gauche et soudain c’est Moïse face à la mer Rouge : le toro se déploie, humilie, fait l’avion dans la passe et c’est miraculeux. L’arène est un peu désappointée de voir le torero reprendre la main droite, mais c’est pour le seul plaisir d’un changement de main dans le dos et tester à nouveau la reprise du bolide. Ce n’est plus un toro c’est une Ferrari qui nous régale. Talavante le remate et lui tourne le dos comme il le ferait au vulgaire ? Il est aussitôt pris et se retrouve à cheval sur Artillero. Un peu ridicule mais rien de grave. On rit gentiment et ça continue. Droite encore, changement de main à nouveau et à nouveau la caste irradiante dans des naturelles longues comme le jour, templées comme le rêve, la main basse, le poignet extraordinaire, des naturelles comme celles de Séville, plus belles encore quand elles font suite à un changement de main qu’elles prolongent comme des nuits d’ivresse qui ne se terminent jamais. On hurle de plaisir, on hurle pour ce toro-là, on hurle de joie de la joie du torero à nous rendre fous. Oui, même le tendido 7 hurle son plaisir à tant de toreria, et le 8, du coup, commence à se détendre. Talavante réduit le terrain, près des planches, son toro va et vient, lui ne bouge pas, la muleta toujours plus proche, le toro aimanté au tissu. Parfois on applaudit non pas la passe mais la seule position du corps de l’homme, exposé au-delà de la ligne de front – « Manzanares prends en de la graine » grince le tendido 7 ! Mais il faut bien achever l’œuvre. Bernadinas, deux trincheras, épée foudroyante, deux oreilles de feu et vuelta triomphale ; on offre au torero un coq qu’il tient par les pattes durant toute la vuelta. On songe à Blancanieves, le film.

Manzanares se fera encore siffler sur son second, un toro de 600 kgs sans classe et distaido et Talavante ne forcera guère  sur le dernier qui nous a offert un beau tercio de piques avant de blesser grièvement un peon – Manzanares sera tout de suite au quite- et de se révéler court et brutal à la muleta, le tout estompant un peu l’impression générale d’une corrida à Las Ventas à quatre oreilles.

 Sortie de Talavante par la Puerta Grande dans une cohue de funérailles palestiniennes, le torero, comme un martyr, à l’horizontale sur la foule, pendant qu’un grouillement de mains dévotes le dépèce férocement des passementeries de son habit de lumière.   Et je suis sûr que le tendido 7, sans lequel Madrid ne serait plus Madrid, désapprouve.