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22/05/2013

Nîmes, féria de Pentecôte 2013 : la bâche perdue et la troupe torera

Vendredi 17 mai,  Padilla, Bautista, Fandino/ Jandilla

Toros faibles, sans présence et sans race pour la présentation d’Ivan Fandino à Nîmes qui hérite du lot le moins piètre. L’abattage et une puerta gayola de Padilla sur son premier, la volonté de bien faire de Juan Bautista sur deux invalides ne parviendront pas à nous extraire de la torpeur, tout sauf tropicale, qui s’abat sur une arène qui ne demandait pourtant qu’à rattraper le temps perdu et à oublier le reste : le froid, les averses et les orages qui menacent.

De tels adversaires n’auront guère permis à Fandino de manifester d’autres qualités que cette exigence de sérieux et cette altière densité qu’il met à toutes choses. Ainsi ses bernadinas de fin de faena sur son premier, de face, les pieds joints, la muleta dans le dos, présentée alternativement à droite et à gauche à un adversaire qui paraît groggy et sans ressort. Ces prolégomènes sont d’une patience de sourcier, c’est long, un peu mystérieux et on peine à y croire. On se trompe : le toro, sans bouger, suit de la tête les mouvements de l’étoffe puis soudain se lance, gorgé d’une dernière énergie, pour quatre passes serrées, miraculeuses et enlevées. On comprenait à cet instant que  le torero avait tiré de la race à une pierre et c’était très beau (oreille).

Le dernier de la course était le seul qui ressemblait un peu à un toro, long avec un morillo de buffle. Mais il n’était, de comportement, convenable que par contraste. Fandino le cite de loin par trois fois, croisé, la cuisse offerte. Le toro répond mais sans allant ni ardeur. Les derechazos manquent de lié et le toro se défend sur la corne gauche. Fandino n’insiste pas. Epée toujours drôlement tenue à mi-buste, avant que le torero, l’épée aimantée au plexus, ne se jette sur la bête, aujourd’hui sans grande efficace.

Samedi 18 mai, deux corridas annulées, la première, du matin, pour cause de pluie et de bourrasque, la seconde pour des raisons qui échappent à l’aficionado, il ne pleut plus depuis deux heures et le ciel est moins chargé.  On évoque une bâche protectrice que l’on n’aurait pas retrouvée à temps pour protéger la piste dès la nuit. Dans une arène de première catégorie, et qui se hausse du col, cela fait désordre…Qu’importe, on s’agglutine à l’angle de la rue des Patins devant les écrans du 421, pour suivre, en discutant, le un contre six de Talavante face aux Victorinos, retransmis en direct de Las Ventas. A Madrid on n’avait pas égaré la bâche…. Mais là-bas aussi la geste était un peu triste.

Dimanche 19, matin, Sébastien Castella, Juan Leal, mesclun d’élevages

C’était la corrida heureuse. Grand soleil et ciel bleu ; on fête en famille le beau temps revenu et le baptême de Juan Leal, dernier rejeton du nom, torero arlésien qui prend l’alternative des mains de Sébastien Castella, son parrain du jour. Curieusement, pour cette alternative, de témoin, il n’y a pas  et la corrida se résume à un mano a mano dépourvu de sens : on n’offre pas sans manque d’égards trois toros à un débutant qui n’en a précédemment jamais combattu ; quant à Sébastien, grand torero dogmatique et répétitif,  trois toros sont souvent un de trop pour l’aficionado.

Mais c’est la corrida heureuse, alors on est content d’être là et on se moque de ce cartel mal conçu, d’autant que les annulations de la veille assurent une inattendue  affluence sur le gradin pour cette course made in France. Ruddy à la tête de la bande de musique est en grande forme et le public, bon enfant, frappe dans ses mains en cadence : l’heure est à la fête !

Les toros ? L’humeur du jour les tient pour accessoires ; le piètre sermon d’un curé  n’a jamais gâché une fête de baptême. Deux Nunez del Cuvillo de bon moral mais très faibles : les plus braves à la pique, qui mettent les reins, poussent autant qu’ils le peuvent (mais ils peuvent peu) et y reviennent avec goût ; tant de vanité où se niche le fond de race exaspère tant elle n’est servie pas rien d’autre ; on les ménage mais ils fléchissent, et plus d’une fois. Deux Alcurrucen, mal présentés, sans trapio, sans cornes, sans race, sans envie et sans gaz. Deux Garcigrande, presque pas piqués,  le dernier d’un bon jeu.

Ce jeune Leal a de la tête et du métier, il torée propre et gracieux et manifeste une aisance et un aguante dignes de tous les éloges. Bien sûr, il torée un peu à la manière de Castella, crie comme lui  « hei, hei » à son toro d’une voix de fausset et comme lui termine ses faenas par porfia en enchaînant les passes sur un terrain réduit à l’extrême, jouant avec les cornes qui menacent. Faenita technique et intelligente sur son premier, qu’il fallait éviter de faire tomber, par passes à mi-hauteur ; un peu à contre style sur le Alcurrucen à la charge courte et brutale qu’il n’a pas tenté de rectifier y préférant des passes brèves et rapides ; supérieur sur le dernier Gracigrande avec une première moitié de faena vibrante, commencée à genoux au centre de l’arène en toréant de verdad, puis centrée, rythmée, liée, par derechazos longs et templés, avant changement de main et une fin de trasteo pueblerina, sympathique et contemporaine (passes à l’envers, tres en uno approximatif, souci de démonstration de soi plus que de l’adversaire). Trois oreilles (une sur son toro d’alternative, deux sur le dernier) et sortie joyeuse par la Porte des Consuls, porté en triomphe par une nuée d’ados arlésiens.

Sébastien a été parfait sur son premier, a menos sur le second qui s’est éteint très vite, lassant sur le dernier. Même pour lui, trois toros, c’était un de trop ! Le tout lui valut deux oreilles dont on ne conserve guère le souvenir (sur le 3 et le 5), car le moment de magie pure fut sur le Nunez del Cuvillo, faible, si faible, mais auquel Sébastien a servi des séries merveilleuses et ensoleillées. Sitio, distance, passes longues et templées, jolis enchaînements, tissu qui réduit le terrain, torero entre les cornes ne bougeant plus d’un pouce,  se dégageant d’un soupir de muleta. Le tout sur «  Concha Flamanca » qui comblait les « blancs » quand Castella laissait son toro se reprendre, et on criait « Olé » à la fin du solo de saxo et un « Olé » plus fort encore sur le solo de trompette.

Sébastien portait un drôle d’habit, blanc et or, matelassé de violettes, qui de nos places semblait une rougeole de Provence, inédite et purulente. Ses faenas sont de plus en plus longues et il a entendu quatre avis en trois toros ; il se Poncise. Il a pour le reste manifesté l’élégance de refuser une sortie en triomphe, traversant le ruedo a pieds jusqu’à la porte des cuadrillas en laissant à son filleul l’ivresse des jours avec. 

Oui, c’était la corrida heureuse ; il faisait chaud, la musique était belle et nous étions contents.

Dimanche 19, après-midi, Ferrera, Castano/ Miura

L’arène, toujours ensoleillée, est pleine à ras bord, Ruddy joue l’Arlésienne et on sent le public impatient d’en découdre. Est-ce le dimanche, les toros Miura ou le triomphe de Castano l’an passé ? Trois olas d’enthousiasme submergent l’amphithéâtre avant le paseo retardé de 10 minutes pour cause d’affluence inattendue et à la fin du paseo, on applaudit les hommes du jour, invités à saluer.

Les Miuras sont de belle présentation, dans le type de la casa, de 595 à 645 kgs, des cornes correctes, nobles dans l’ensemble, sauf le 2 une vermine, les 4 et 5 avec des signes de faiblesse, les 3 et 6 supérieurs, hélas le 3 se blesse en début de faena et Ferrera devra abréger. Reste le six qui viendra quatre fois à la pique avec moral, de loin, de très loin, mais sans codicia, dans un tercio phénoménal dont le piquero de Castano, Tito Sandoval, nous a régalé une fois encore, toujours mobile sur sa monture, décidé et sûr, le geste ample quand il cite et bref quand il pique, de sorte que chacun y trouve son compte. Un vrai testeur de bravoure qui restitue au tercio son sens et donne à la corrida une dimension  exceptionnelle. Il fallait le voir au dessous de la présidence, citer le toro, au centre de la piste, à contre querencia, par les seuls mouvements de sa monture, la pique toujours tenue à la verticale et ne s’abaissant qu’à la rencontre, ici, a regaton, c’est-à-dire, tenue à l’envers, non pour éprouver le toro une fois encore mais pour le seul plaisir de souligner sa bravoure.

Antonio Fererra est un torero corto, qui plante les banderilles le plus souvent face à des toros de respect, c’est sa niche et son cartel. Un modeste, très sympathique, qui regarde souvent le gradin pour prendre le public à témoin de ses prouesses, que l’on devine mal. Cela agace, ou pas. Je l’ai trouvé ce jour très technique et volontaire à la cape, il a placé trois épées parfaites, souvent après pinchazo, la première phénoménale, et s’est montré plus que bon camarade avec Castano en se prêtant à une passe al alimon, les deux toreros véroniquant ensemble en sens inverse au passage du toro, et en alternant sans façon avec les banderilleros de son compagnon sur les deux derniers. Une tête d’affiche banderillant avec des subalternes, fussent-ils brillants, c’est un peu une duchesse tapant le bridge avec sa femme de chambre ; en France, après la nuit du 4 août ça passe, mais les convenances en prennent tout de même un sacré coup !

Il est vrai que son compagnon de cartel est fait d’un drôle de bois. Car on n’est plus tout à fait sûr de venir voir Castano. Castano, désormais, torée en troupe, comme sur les planches les grands comédiens de jadis. Et cette troupe torera est un phénomène. Il y a les piqueros, bien sûr, Sandoval et Fernando Sanchez. Il y a l’immense David Adalil, long et maigre, tout en nez, dans un costume de plata qui étrique sa silhouette. Manifestant une envie d’affamé aux banderilles, il s’élance, bondit, plante et feinte. Diabolique, vif  et fulgurant. Un djinn sorti d’une lampe magique !

Un petit nouveau est venu rejoindre la bande, physique avantageux, rouflaquettes- siècle d’Or, allure affectée ; il fait contraste. De Talavera de la Reina, où le grand Joselito est mort dans l’arène, il a nom Fernando Sanchez Martin. Il compose la figure quand il cite, lève les bras dans un léger déhanché plein de toreria puis marche vers le toro à petits pas, les banderilles à bout de bras le long du corps, comme le faisait Montoliu, avant de se jeter avec décision entre les cornes, de s’en extraire avec grâce et de reprendre sa marche vers les barrières comme si de rien n’était. C’est alors qu’il s’immobilise dans un desplante plein de soi. Le tout très mis en scène, un peu maniéré,  irrésistible.

Et entre tous,  une camaraderie chaleureuse, une fraternité d’armes, une joie au combat complice. Une lidia et une fiesta ! Un jeu de mousquetaires que rien ne peut atteindre, préparés ensemble, ensemble aguerris et bataillant de concert, sûrs de leur réflexes, sachant tout les uns des autres, et déployant une lidia collective d’une précision d’horlogerie. Oui, une vraie troupe, dont Castano a l’intelligence d’entretenir le feu, sans s’ombrager du triomphe des siens.

Le maestro chez Castano, c’est la troupe tout entière. C’est ce qui explique que nul ne s’offense de voir la musique jouer sur les banderilles ni Ferrera alterner aux bâtons avec des peones.

Et Javier? Un peu court sur son premier, une vraie vermine, qu’il tue merveilleusement d’une épée al encuentro, hélas pas concluante ; jolie faena sur le second qu’il rectifie avant de servir un toreo contemporain, inattendu sur un Miura (passes à l’envers, changement de main dans le dos, luquesinas), le tout cependant sur un toro un peu faible et sans transmission ; grande faena pleine de toreria sur le dernier, la montera sur la tête, croisé, les pieds bien en terre, le geste ample et dominateur qui lui vaut deux oreilles d’importance.

Vuelta al toro et vuelta triomphale à la troupe torera où l’on voit  nos deux banderilleros stars, Adalid et Sanchez, se découvrir humblement pour donner l’abrazo à Sandoval, applaudi comme un maître.

Et Nîmes qui aime volontiers les toreros beaux garçons, le charisme ou l’abattage, de s’enivrer de ce modeste qui lui invente, avec tant d’intelligence et d’aficion, un si beau spectacle. Olé !

Lundi 20 mai, Juli, Talavante, Diego Silveti/ Victoriano del Rio

Corrida ayant offert le plus de jeu aux hommes, sauf le quatrième, invalide. Hélas, seul Juli, dans un beau costume miroir de Venise brisé et blanc, a tiré son épingle du jeu, rectifié son toro qui donnait de la tête en fin de passe, serein et dominateur, dans une faena intéressante, à mon sens trop tôt interrompue (une oreille).

Talavante est le torero du sitio et de la fluidité. Non pas de la domination mais de la recherche des terrains impossibles où il s’en va jouer de los vuelos de la muleta, la main basse autour d’une immobilité offerte. Or, le sitio, il l’a perdu, alors la fluidité devient sans intérêt ; le torero paraît fuera de cacho, parallèle et son toreo fait de vaines arabesques. Quelques gestes sur son premier qui rappellent le meilleur, mais beaucoup d’approximations et d’engachones, en dépit ou à cause d’un terrain réduit au minimum en fin de faena (une oreille de convenance). Mobile et dépassé par le cinquième qui répète inlassablement en gagnant le combat. Sans doute Alejandro doit-il se remettre de sa geste de Madrid face aux Victorinos, valeureuse mais trop tôt venue. Il est encore très jeune,  plein d’aficion et d’une belle personnalité. Mais ce moment, de recherche et de doute, n’est pas le sien.

Diego Silveti m’a épaté quand, après le quite du Juli sur son premier toro, il revient au centre pour avoir le dernier mot, par passes en tablier et une larga de bel effet, après de jolies gaoneras au début. Mais il a été très court et sans idée à la muleta, où il a laissé filer un des meilleurs toros de la feria. Pas vu le dernier, le TGV était en gare…

 

15/04/2013

Manzanares à Séville, pas si seul contre six (samedi 13 avril 2013)

Décider d’un « seul contre six », c’est, pour un torero, « vouloir se mettre la pression » comme disent les jeunes. Alors, quand on sait celle d’une après-midi ordinaire où l’on n’en combat que deux, on se dit que quelque chose ne va pas… Affronter six toros est défi physique, psychologique, technique et artistique ; le pari déraisonnable, vaniteux ou désespéré, d’un torero qui cherche à convaincre  de son cartel ou à éviter une dépréciation qui menace.

La corrida ayant peu de choses en commun avec le récital d’un soliste, généralement épargné de la présence à ses côtés d’une bête à cornes de 500 kilos, une encerrona est toujours aléatoire et le spectacle fréquemment décevant. Sauf pour les proches et le cercle étroit des admirateurs-quoiqu’il-en-coûte, qui partagent,  non sans sincérité mais à bon compte, l’attente et les tourments  de « leur » vedette, comme si leur honneur ou leur vista en dépendaient.

Pour tous les autres, c’est une affaire entendue : un alarmant symptôme de lassitude taurine qui s’invente un événement  hors-série pour relancer les passions éteintes. Et c’est depuis deux ans une véritable épidémie, d’autant plus fâcheuse que la présomption du torero finit par déteindre sur les aficionados qui, oublieux des impondérables, du toro qui sort et de ce qu’enseigne la lidia, se transforment en notateurs fiévreux, champions de la statistique et prompts aux jugements sans appel. Ce n’est plus la corrida, c’est la Star Ac’.

Alors, cela donne  aujourd’hui, dans la presse du matin, « Manzanares, in extremis » ou pire encore dans « El Pais »  un cruel et imbécile « Le prince détrôné », qui vise sans doute davantage la maison royale que la corrida du jour ; il y a, hélas, des Demorand partout !

Il est vrai qu’en cinq toros, on a à peine entendu la musique et qu’hormis les saludos sur les deux premiers, un silencio consterné a ponctué les  trois combats suivants.

La journée était pourtant splendide, ensoleillée et saturée de fleurs d’orangers,  la ville dansait la sévillane dans la rue et José Maria plus élégant que jamais a traversé le ruedo dans un habit bleu azur et or ; les Sévillans disent purisima y oro. Cayetana, la duchesse d’Albe, assistait à l’événement, depuis la loge des Maestrantes ; nous, au soleil, on avait chaud mais on était ravi d’être là.

Petite faena devant le Cuvillo, petit toro de Séville qui s’éteint doucement mais avait été bellement toréé à la cape, véroniques de réception vaporeuses et templées, quite por chiculinas où le torero  s’enveloppe de tissu sans bouger, le geste bas, la bête aimantée aux mouvements de percale lentement décomposés, et c’était beau.

Faena plus sérieuse sur le Domingo Hernandez, lourd comme un buffle ( 579kgs), qui sert mais n’est pas aussi commode qu’on vous le dira – le tercio de banderilles l’atteste, compliqué en dépit du brio de la cuadrilla. Entame par passes par le bas, un genou à terre, pleine de dominio et d’aguante : le toro s’avise entre deux passes, Manza ne bouge pas. Longs derechazos lents, pechos de la casa, belle trinchera, le tout est élégant, mais est-ce le désarmé ? le chef de la banda de musica qui refuse de jouer ? un manque de domination qui se paye à la mort (le toro est lent à fixer) ? Les saludos sont de réconfort.

L’échec sur le Victorino, très beau, très armé, très gris et très applaudi, n’a évidement rien arrangé. Ce toro nous aura offert le plus beau moment taurin de l’après-midi, mais ce moment fut celui des subalternes et de l’immense  Juan José Trujillo aux banderilles qui a fait retentir la musique, le public l’ovationnant debout d’enthousiasme. José Maria a tendu la muleta, le toro le regardait, il a servi deux naturelles et un beau pecho mais un désarmé a signé, dès la deuxième série, la fin de ce toreo sans recours face au danger et aux retours vicieux du toro en fin de passe. Seule la vanité du torero à se confronter à ce type d’élevage, pour lui inaccoutumé, a  survécu à ce combat. Echec, désillusion et tristesse.

A partir de cet instant, les choses allèrent en se délitant. Le quatrième (El Pilar) est un invalide, le cinquième (Cortes) est changé, un Juan Pedro le remplace mais dès le remate de réception par larga basse, José Maria se fait encore désarmer. A la faena, la musique joue un peu -merveilleuses castagnettes- mais l’affaire est sans joie, le toro récalcitrant, la charge de plus en plus courte et la musique interrompue avant la fin. L’épée sera belle mais après pinchazo. Silencio encore.

Mais  l’aficion reprit le dessus.

Les areneros balayaient la piste comme on chasse les souvenirs. Manzanares, dos à la barrière, la cape à ses pieds, faisait mille signes de croix pour conjurer le sort, le regard dans le vide comme qui doute de sa foi. C’est alors que la Maestranza le prit dans ses bras tel un enfant qu’on réconforte, et applaudit, applaudit de tout son cœur, de toute son âme, de tous ses chagrins tus et de toute son aficion,  comme on applaudit la Vierge quand elle sort de la Macarena sur son paso fleuri d’œillets rouges, pour lui dire son affection, que l’on sait sa douleur, lui crier qu’elle est belle et qu’on a besoin d’elle encore et encore, non qu’elle serait la mère de Dieu mais parce qu’elle est souffrante et éprouvée. Manzanares, surpris, hésite à faire quelques pas pour remercier la foule d’une telle gratitude qu’il sait, ce jour, imméritée. Submergé par l’émotion d’être tant aimé, les larmes au bord des yeux, il fait quelques pas mal assurés pour saluer. Les applaudissements  alors redoublent aux cris de « Torero », « Torero », des gens se lèvent à l’ombre, au soleil, en sol y sombra. L’affection est à son comble, partagée, transparente et on voit alors -moment de magie pure, de fusion fiévreuse des sentiments, d’impudique abandon à l’autre, de coup de foudre amoureux - la résolution prendre corps sous les assauts de la foule, la planta torera ressusciter, José Maria redevenir maestro et le bleu de son habit purisima . Puisant dans ce baptême de tumulte l’énergie torera qui lui faisait défaut, José Maria traverse  le ruedo d’un pas décidé, la cape sous la bras,  pour aller s’exposer à genoux devant la porte du toril à la sortie de ce dernier toro d’un après-midi trop long, en remerciement et en sacrifice.

Dans un silence de pierre, à genoux, la cape à terre maintenant déployée devant lui, le torero prie,  défait un bouton de sa chemise pour se saisir des médailles qu’il porte au cou et les embrasser une dernière fois avant l’ultime épreuve. A quelques pas, le gardien du toril, droit comme un i dans son traje corto, grave et solennel, attend que le torero ait terminé pour ouvrir la porte. Le temps est suspendu, tout est immobile sauf quelques martinets qui volent bas. Ca y est : le gardien retourne à son office, la porte s’ouvre, le sort en est jeté.

Le sort, c’est ce Juan Pedro qui s’élance à toute allure, voit ce torero à genoux et se rue sur lui, se trouve soudain distrait par cette cape rose qui s’envole au-dessus du visage de cet homme et décide de suivre le tissu en épargnant le torero. Cet homme alors se relève, court comme un possédé vers son toro, le cite à nouveau et à nouveau se met à genoux pour une autre larga afarolada, puis une autre encore, au milieu d’une exaltation de « olés »  qui accompagnent encore deux véroniques et un remate par demie les deux genoux en terre, dont la toreria fait rugir la Maestranza. La noblesse et l’alegria du toro feront le reste, un quite por tafalleras lentes qui s’achève par une exquise cordobina, la cape repliée en demie devant soi dans un geste abandonné, puis une faena de muleta, le toro cité à distance puis fixé sur un terrain minuscule, le geste lent, templé, la main très basse, le corps relâché, le tout rythmé par des changements de main et la naturelle suave à suivre, des pechos longs comme le jour, des trincherillas vaporeuses, une ou deux passes de la firma, comme des soupirs de plaisir.  Accomplissement d’un torero, souveraine nonchalance du geste. Le torero qui ménage son adversaire, prend son temps entre les séries et l’instant suspendu est alors entretenu par la musique, un pasodoble lumineux, éclatant, de plénitude.

Et quand Manzanares  va chercher  l’épée, l’arène frappe de ses mains des palmitas, comme autour d'un tablao falmenco, pour fêter l'inspiration et la joie d’être ensemble. Le torero retrouvé tue al recibir, l’épée est parfaite mais il faudra un descabello pour conclure.

Deux oreilles et une vuelta de feu ne tariront pas les doutes de ce « un contre six » et le torero, sourd aux cris de « otro » « otro » d’une partie du public non rassasiée, sortira à pieds par la puerta des cuadrillas.

Peu m’importe le « résultat » de ce « un contre six ». Je ne suis ni notaire ni comptable ! Je suis un simple aficionado qui a vu une arène aimer un torero dans une merveilleuse perfusion d’aficion. La Maestranza et son torero affectionné ont su, chacun, offrir à l’autre son triomphe.

C’est pour cela que j’aime Séville, miséricordieuse aux toreros.

Pour les autres, tous les autres - le torero du jour inclus-, cette réflexion du peintre Delacroix en guise de méditation :

« Le vulgaire croit que le talent doit toujours être égal à lui-même  et qu’il se lève tous les matins, reposé et rafraîchi, prêt à tirer du même magasin, toujours ouvert, toujours plein, toujours abondant, des trésors nouveaux à verser sur ceux de la veille » et de continuer «  il subit toutes les intermittences de la disposition de l’âme, de sa gaieté ou de sa tristesse. En outre il est sujet à s’égarer dans le plein exercice de sa force ; il s’engage souvent dans des routes trompeuses ; il lui faut beaucoup de temps pour en revenir au point d’où il était parti, et souvent il ne s’y retrouve plus le même » 22 sept. 1844.

 

03/04/2013

Arles, Féria de Pâques 2013

Vendredi 29 mars, mano a mano Juan Bautista/ Castella- mesclun d’élevages

L’élection du pape François et sa simplicité depuis la loggia vaticane, aimable salut d’un voisin à sa fenêtre, ne nous aura épargnés, à Paris, ni un dimanche de Rameaux triste comme un ciel d’hiver ni, à Arles, la malédiction météorologique qui depuis la seconde moitié du pontificat de Jean-Paul II frappe la féria pascale. Et qu’il neige à Brest ne nous réconforte en rien !

Alors, quand on s’installe dans l’arène sous une trouée de ciel qui nous chauffe soudain comme lézards au soleil, on en rit de bonheur. Mais on éternue une heure après quand mars revient. Et deux heures plus tard, à la nuit tombée, les projecteurs nous servent une lumière pisseuse dans une froidure de garde statique au camp des garrigues en novembre.

Car cette corrida aura duré trois bonnes heures, ce qui est long quand il fait froid.

Ce mano a mano nous aura privés de la variété d’un trio de toreros et vidé l’arène d’un bon tiers de spectateurs. Les toros sont sortis bien présentés, à l’exception du dernier Alcurrucen, long, maigre et sans trapio mais qui ne manquait pas de cornes, « On dirait qu’il vient d’Ethiopie ! » s’exclame ma voisine. Dangereux le premier Puerto de San Lorenzo, les trois Garcigrande très nobles (deux étaient prévus, Juan Bautista a hérité du troisième, de réserve), les Alcurrucen, les plus braves. Tous avec du jeu.

Juan Bautista est un charmant garçon, bien élevé et à l’aficion sans mystère. Il tente de bien faire et fait bien en effet, ce qui en tauromachie est toujours insuffisant. En trois toros qui servaient beaucoup, un Alcurrucen roux et soso et deux Garcigrande très nobles, colorados avec leur poil d’hiver sur le morillo et un air d’aimables bisons, il fit peu de chose à la cape, nous servit d’élégantes entames de faena, nous lassa ensuite dans des séries lointaines et sans charme et expérimenta diverses fins de trasteo brouillonnes, par luquesinas (épée jetée à terre, passes alternées de droite et de gauche avec changement de main par devant ou par derrière) ou bernardinas cochonnées. Quelquefois la passe est plus près du corps et le corps plus relâché ; c’est alors joli mais c’est rare. Son pénible manque d’inspiration ce jour a trouvé son acmé sur son excellent troisième, qu’il a essentiellement toréé à genoux, dans une faena pueblerina, à pleurer devant un tel adversaire. Juan Bautista  a cependant régalé le public emmitouflé en plantant sobrement les banderilles sur le cinq. Tout cela est peu pour un début de saison.

Castella es diferente. Il a fait sa corrida tout seul, comme si Juan Bautista n’existait pas. Il a défilé au paseo dix mètres devant son camarade, sans un regard pour lui, ne manifestant à aucun moment curiosité ou entrain pour cette competencia qui le laissait indifférent. Et s’il est allé au quite sur le troisième toro de Jean Bautista, ce n’était pas par défi à l’égard de son compagnon, c’était parce que le toro était bon. Il a alors déployé par quatre fois le revers de sa cape dans un quite lent et vaporeux, comme une fleur qui s’ouvre à la rosée du matin.

Castella es diferente. Au physique, plein d’enfance. Au mental, plein de soi, comme ceux qui ont été privés des autres. Le cœur sec de qui s’est forgé à l’ingratitude des hommes et la trempe des solitudes amères qui font souvent les rêves immenses. Un petit page et un silex.

Il a fait face avec une belle résolution et pas mal de savoir faire à son premier, faible, désordonné, incommode, qui se retourne comme un chat et regarde les chevilles à chaque fin de passe. Il a offert son second au public, qu’il a accueilli par statutaires, le corps bien droit, le cou dans les épaules,  citant d’un souffle de muleta le toro à trente mètres, dans une attitude recueillie et offerte qui oppose à la charge de l’adversaire une inouïe impassibilité, une feinte humilité et une grande économie de geste. Une épure d’orgueil pleine d’exaltation de soi. C’était très réussi, comme tout ce qui suivra, varié, rythmé, avec beaucoup d’aisance face à un toro véloce dont Castella se joue, sans le réduire, avant la porfia finale qui vient à son heure, dans un terrain où le torero impose son aguante, les pieds joints, sans rompre face aux cornes qui menacent, l’allant du bicho, gueule fermée, faisant le reste et le prix de cette faena, justement récompensée par deux oreilles.

Mais c’est sur le dernier, très en cornes, l’ « Ethiopien » de ma voisine, que Castella sera souverain. Les arènes, gradins et spectateurs, tour sarrasine comprise, s’enveloppaient de nuit, une nuit obscure et froide qui ne laissait à découvert que l’ovale du ruedo, mal éclairé, d’un jaune flottant et flou, avec des trainées estompées de sang sur le sable. Ces aplats instables, ces tons assourdis, ces fluorescences tristes donnaient à la piste un air de toile à la Rothko.

L’habit de lumières de Castella scintillait de pales lueurs sous les projos, comme une ligne de points, un morceau de voie lactée tombée sur la piste. Il dominait ; il faisait froid. Il toréait de la main droite et il faisait froid encore. Il changea de main et dessina alors une naturelle templée, d’une infinie lenteur, longue comme la nuit, en un redondo mystérieux et inentamé, sans début et sans fin, une naturelle que l’on n’avait pas vu venir et qu’on n’a pas vu s’achever, une naturelle inouïe, comme celle de Talavante à Séville, une naturelle si rare, si pleine, si belle, si douce, si enveloppante que la nuit s’y embrasait. Ce jour Sébastien était à son plus haut niveau (une oreille).

Samedi 30 mars, Juan José Padilla, Ivan Fandino, Daniel Luque- Torrestrella

Froid. Très froid. Grosse averse sur le troisième toro. Si froid qu’on n’ose à peine se découvrir une fois la pluie cessée. Et pourtant la corrida fut des plus agréables et l’après-midi une très jolie après-midi des toros. Comment l’expliquer ?

Eh bien, c’était une après-midi de toros à l’espagnole. Sans hystérie, sans affiche de luxe, sans attente de la réussite à tout coup. Voir six toros et trois hommes pour apprécier les défis à relever, et non pas croire au miracle.

Six toros de morphologie impeccable et imposante (de 540 à 595 kgs), de la présence en piste, trois d’entre eux de plus de cinq ans et demi, les deux premiers plein d’alegria et de bravoure à la pique, encastés (hélas le premier se blessera, et la faena devra être écourtée), les suivants un ton en dessous avec quelques signes de faiblesse, les deux derniers s’éteignant au troisième tiers. Rien de grandiose, mais de la variété, devenue si rare qu’elle nous est désormais précieuse. Et il fallait voir la lidia désordonnée de la cuadrilla de Padilla sur le quatrième, qui prendra, certes mal, quatre piques, mais désorganisera le jeu des hommes, un vrai régal de toro qui ne se laisse pas faire !

Variété des toreros aussi.

Padilla et sa tauromachie rabelaisienne, spectaculaire, débridée, art païen de fin de banquet dans une auberge de la Mancha, une tauromachie de bruit et de fureur, de lutte gréco-romaine, virile, qui vous jette à grands jets des hormones à la gueule, défiant tous les anémiques de l’arène. Il y a du Chabal en lui. Puissant, volontaire, paillard, qui se remonte sans façon les couilles avant d’aller banderiller, hurle sur ses peones, par jeu ou par goût du jeu, se met à genoux, avance ainsi sur la piste à la manière d’un batracien, empoigne le toro à plein bras durant un redondo, ou bien, dans une vexation de novillero piqué à vif de s’être fait désarmer, tournant le dos au toro et s’éloignant de vingt pas, la muleta sous le bras comme s’il ne voulait plus jouer, se retournant soudain et citant alors de 30 mètres le fauve qu’il embarque dans le tissu, enfin réconcilié.

Padilla ce n’est plus de la lidia, ce sont mille saynètes en une faena, la commedia dell’arte, des faenas de tréteaux de théâtre. Mais c’est, le plus souvent, après avoir toréé de verdad comme il l’a fait face à  « Torpito », adversaire coriace, tardo et avisé, qu’il a réduit dans un silence glacial avant de changer sa manière pour amuser le public et récolter deux oreilles en récompense.

Ivan Fandino m’est apparu un peu réservé sur son premier, un toro brave mais de demi-charge dans la muleta. Comme embarrassé par son nouveau cartel. Plus délié, centré, plus lent sur le second, un peu faible mais très dominé dès les véroniques de réception, bellement toréées. Séries de derechazos profonds, naturelles très dessinées et, à la mort, l’épée drôlement tendue au niveau du plexus, comme toujours. J’aime le sérieux et l’orthodoxie de ce torero, la jambe toujours avancée, la muleta en avant et qui « court la main ». J’aime sa gueule altière, son allure d’empereur romain et le cheveu gominé dans le cou à la voyou de luxe. Je redoute pourtant la pression qui paraît habiter désormais ce torero, sorti des limbes et qui, manifestement, ne veux pas y retourner.

Luque est un merveilleux capeador, le plus grand après Morante. Surtout à la véronique. Nouvelle démonstration ce jour, de douceur, de lenteur, de délicatesse. Ses véroniques sont pleines de piété, de compassion, un geste de réconfort et d’abandon comme celui de la Sainte sur le chemin de Croix. Celles qu’il a servies sur le dernier toro du jour, un genou en terre, et la demie finale étaient – en dépit d’une curieuse et assez peu heureuse gymnastique à la Enrique Ponce, données en alternance, un genou en terre puis l’autre, avec rotation du bassin- une leçon de miséricorde. Des versets d’Evangile à ciel ouvert. Et sa première moitié de faena sur le précédent, le corps vertical, le geste relâché et templé, la muleta au plus près de soi, était d’une grande toreria, comme les recortes variés, par trincheras et passe de la firma. Hélas, Luque est très contemporain et ne peut se garder de terminer sa faena par des passes à l’envers où son toreo se dissipe. Cette faena va a menos (une oreille cependant) mais ce torero incontestablement a mas.

Dimanche 31 mars, Luis Bolivar, David Mora, Marco Leal/ Cebada Gago 

La caste irradiante. Comme on l’avait oubliée. Présence du toro à tous les tercios en dépit d’une sortie dans le ruedo généralement avisée avant d’affronter le soleil. Car c’est la nouvelle du jour, il fait beau et la tour sarrasine projette enfin sa découpe d’ombre sur la piste. Des toros qui ne cessent de charger, s’intéressant à tout ce qui bouge, cités de 15, de 20, de 30 mètres et qui foncent sur l’homme sans attendre le toque, braves à la pique, allants aux banderilles, pour la plupart inépuisables à la muleta. Des toros encastés qui méritaient sans doute une autre lidia que celle qui leur a été offerte.

Luis Bolivar, beaucoup d’allure, sans fantaisie mais non sans raideur quand il campe la figura.  Serein, appliqué, quelques passes puissantes sur son premier mais un manque de dominio que le torero compensera par une épée phénoménale qui fait à juste titre tomber l’oreille. Donnant la distance au suivant, en une évocation de Cesar Rincon, mais le manque de dominio, plus flagrant que sur le précédent, se paye à la mort. Très beau geste néanmoins, épée caidita mais concluante.

David Mora ne parvient pas à fixer son toro, inlassable, à la charge courte et qui ne cesse de regarder l’homme. Il fait face mais ne résout aucun problème et le toro gagne. Très applaudi pour le courage en dépit des réserves sur l’impuissance. Grande classe sur le suivant, le plus maniable du lot, cité de loin, avec douceur et temple (une oreille).

Marco Leal, très digne devant un bétail de cette catégorie. Apprivoisant la charge à la cape, nous régalant de ses mises en suerte intelligentes, brillant aux banderilles, faisant ce qu’il peut à la muleta et parvenant même à servir une série de naturelles de très belle facture sur le dernier, qui ne lâche pourtant rien.

Mais le torero du jour n’était pas un homme à pied. C’était Gabin Rehabi, le jeune piquero de la cuadrilla de Leal, qui nous a offert un tercio de varas de magie pure, et sans doute le plus beau moment de tauromachie de cette féria arlésienne. Menu comme un jockey, cavalier élégant, ce picador manie le cheval avec l’aisance d’un rejoneador, et quand il hèle le toro, la pique tenue à la verticale et qui n’est abaissée qu’à la rencontre, on se sent transporté dans un songe de joute équestre, un tournoi du Moyen Age où on aurait laissé un écuyer faire ses premières armes. Ce picador, ce tercio et ce toro furent une seule et même merveille.

Le toro n’y était certes pas pour rien, Lagarto, 5 ans et demi, 540 kgs, qui venait avec allegria et appétit à la rencontre de ce prodige, de 25 mètres, de 30 mètres puis de l’exact opposé de la piste, jusqu’à ce que Marco Léal, qui jouissait manifestement comme nous du spectacle, ne demande à son picador de se placer à la puerta des cuadrillas, le toro à l’autre bout de l’ovale, sûr qu’aucune distance ne dissuaderait Lagarto de charger et de charger encore. La bravoure du toro, la générosité du torero et le brio du piquero firent retentir la musique et c’est une arène debout qui raccompagna ce cavalier et sa monture hors du ruedo, où on aurait bien aimé les saluer à nouveau à la fin du combat pour prolonger encore ce moment d’anthologie. Vuelta pour la dépouille de Lagarto. La corrida aurait pu s’arrêter là.

Lundi 1er avril, mano a mano Robleno, Castano/ Victorino Martin

Une corrida sous la pluie, de celle qui vous gâche un cycle ferial, pourtant jusqu’alors agréable, en laissant une dernière impression mitigée dont on craint qu’elle ne déteigne sur le tout. Injustice des intempéries…

Mais il y a autre chose qu’il faut bien avouer. Les Victorino ont été irréprochables de présentation et de comportement et ont offert le jeu attendu : cette fourberie sans caste sur un terrain réduit qu’on leur connaît, aptes à suivre le leurre si on le leur présente avec les convenances, protestant avec genio dans le cas contraire, se retournant alors comme des chats et, sous l’énergie mauvaise, les pattes écartées en araignées, dans une ondulation de guépard qui se jette sur sa proie. Bon, c’est bien ! Mais, d’une part, c’est toujours pareil, et d’autre part et surtout, c’est affligeant le lendemain d’une corrida d’aussi grande caste que celle des Cebada Gago. Et j’aurais préféré voir la veille les toreros du jour.

En dépit d’un sorteo qui lui était sans doute moins favorable, Robleno m’a laissé sur ma faim. La lassitude des faenas stéréotypées face à des toros sans race a fait le succès de ce torero, discret et courageux, qui n’a jamais eu le choix de ses adversaires ni le loisir des faenas formatées. Les aficionados l’aiment pour cette contrainte à laquelle, comme tous les autres, il souhaiterait sans doute échapper. Risquer la blessure ou la mort n’est pas un métier durable. Alors on a nommé mérite cette fatalité, et talent son impossibilité, pour l’heure, de s’y soustraire. Ses prouesses à Céret ou à Madrid ont fait le reste et entretenu un cartel de niche, fait d’abord d’une atroce abnégation. Je l’ai toujours vu faire face au danger, la peur au ventre (moi), peur que sa technique n’a jamais apaisée, à la différence des belluaires d’il y a trente ans, des Ruiz Miguel, des Tomas Campuzano, des Manili,  des Mendes et même des Nimeno. Je l’ai trouvé ce jour digne, un peu à distance, froid comme le temps, pas vraiment là, en tout cas pas comme à Madrid.

Castano m’est apparu plus centré, plus accompli, plus allant, plus torero, beaucoup plus encore qu’à Nîmes face aux Miuras.

Et sa cuadrilla, toujours éblouissante, fait le spectacle, avec la découverte, ce jour, d’un nouveau (?)  banderillero qui alterne avec David Adalid, se présente au toro à petits pas et soigne son allure.