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21/08/2017

Malaga, feria d'août 2017- Enrique Ponce et les senteurs de jasmin

Malaga, 15 août 2017 - Paco Urena, Javier Jimenez, José Garrido/ Fuente Ymbro

Première corrida depuis la mort de Fandino. Malaga est mon arène préférée, le cœur intime de mon aficion, mon île cachée que je ne partage qu’avec mesure, mon trésor secret. Et c’est cette arène que j’ai choisie comme dernière chance d’une convalescence possible : réparer mon aficion, m’extraire d’un deuil trop douloureux qui m’a fait beaucoup douté du bien-fondé éthique de cette passion d’un peu plus de trente ans. Je le fais pour mes amis, plus que pour moi. Ne sais trop comment l’expliquer. La peur de les perdre sans doute si je n’allais plus aux arènes. Après tout, on ne sait jamais si les sacrifices du veuvage procèdent d’une digne fidélité ou d’une vilaine déprime. Peut-être est-ce une déprime… Alors, un jour on se laisse convaincre et on retourne au bal. On va bien voir.

Hélas, l’arène est aux trois quarts vide. Mais dès le paseo, la musique flatte des impressions agréables, une vie qui défile, l’émotion à fleur de peau, un mano a mano Curro Romero/ Paco Ojeda, Espartaco auquel on refuse la deuxième oreille et dont le père tente en vain d’escalader le palco présidentiel pour casser la figure du président, les banderilles d’Espla, les doutes de Joselito avant sa retirada, croisé plus tard dans la soirée sur les allées du Paseo del Parque, Javier Condé découvert novillero puis vu seul contre six avec la muleta blanche, un jour de pluie, José Tomas, vu trois fois ici, dont deux le jour de son anniversaire et toujours triomphant, une faena de Morante, et tant d’autres choses.

Les Fuente Ymbro sont bien sortis, très joliment présentés quoique d’un lot disparate (de 486 à 580 kgs), 4 sur 6 nobles et offrant du jeu, 2 plus exigeants. Corrida entretenida mais les hommes ont été en dessous des toros, sauf Urena.

Il faut toujours se méfier des apparences. Le cheveu ras le front, le nez pointu, le cou dans les épaules, un regard de chien battu, ce torero dégage une impression de fragilité et de tristesse infinies. Quand il marche, c’est à petits pas, mais d’un petit pas tout sauf solennel, un petit pas de timide ou de Pierrot lunaire. Il avance en balançant drôlement les jambes en avant, dans un mouvement suspendu, un peu éthéré, mais en cadence et à la raideur militaire, donnant l’impression que seul l’effet de balancier parvient à entraîner un corps qui résiste. Urena, c’est une silhouette de mannequin articulé dont on aurait perdu les fils. Et qui se trouve là contre son gré. Auquel le ruedo serait infligé.

Mais qu’un toro paraisse et cette silhouette devient torero de verdad, un des plus engagés qui soit, toujours dans le sitio, croisé comme un belluaire. Sa faena sur le premier, cornivuelto, très bien fait, toréé sans zapatillas -même les timides ont leur fantaisie- était gorgée de toreria. Position centrée, main basse, grand temple et beaucoup de mando, la muleta près du corps : le torero et la codicia du toro donnent au tout des effluves de toreo grande. Les quatre séries à droite sont émouvantes de sitio, de poder et de beauté. Le toro est plus récalcitrant à gauche. Penché sur son ouvrage, croisé, Urena insiste et gagne en servant une naturelle océanique. Le toro se fige en cours de passe ? Le torero menacé aguante sans broncher, et reprend le cours de sa faena conclue par bernardinas et trincherillas de toute beauté. Epée fulminante. Une énorme oreille avec pétition de la deuxième non accordée. Vuelta en zapatillas.

Deuxième faena d’une même eau mais plus irrégulière notamment à gauche où le tout manque un peu de liaison. Mais des derechazos de macho, jambes écartées, où Urena cite son adversaire depuis le centre, avant de l’embarquer, et un changement de main avec naturelle vibrante à suivre restent dans l’œil cinq jours après. Autre grande épée. Oreille réclamée avec force et non attribuée par une présidence inflexible mais avec critères – ça nous change ! Boudeur, Urena ne veut pas sortir saluer, s’y résout sous la pression, fait sa vuelta des larmes de colère dans les yeux et ne cessera pendant le combat suivant de son compagnon de prendre à partie tous les hommes qui l’entourent dans le callejon pour se plaindre de l’injustice. Cet homme est un fiévreux, comme souvent les grands timides…

Son compagnon suivant était le blond Javier Jimenez, l’Andalou de l’étape, très soutenu par l’aficion locale et qui temple bien, comme on aime ici, mais sans liaison et le plus souvent avec trois pas en arrière entre chaque passe. De très belles naturelles a camera lente devant son premier, brave, noble mais très affaibli par la pique ensuite d’une vengeance idiote du piquero qui s’était laissé surprendre sur la première rencontre – bousculé à nouveau sur la seconde, il en perd ses étriers et pique littéralement couché sur son cheval , les jambes flottant au-dessus de l’arrière train de sa monture, dans une scène de grande exaltation collective (saludos), et une jolie faena sur le suivant dans le style Espartaco, très templée, bellement rytmée, mais toujours un peu décentrée (saludos).

Garrido m’a beaucoup déçu. Il est certes tombé sur le lot le plus exigeant, avec un premier tardo, vif et brutal, et un second manso, gratteur et peu coopératif mais les deux avaient leur faena, que le torero, pas très allant en dépit d’un merveilleux habit écru aux parements noirs en forme de ramages baroco- sud américains, n’a pas su ou voulu trouver. Débordé sur le premier, il a davantage pris sur lui sur le suivant qu’il avait reçu par largas affaroladas de rodillas et un bouquet de véroniques dominatrices, mais on sentait que le trasteo lui coûtait, et n’étant ni à Madrid ni à Bilbao il a abrégé.

Malaga, 17 août 2017, Picasiana- Enrique Ponce, Javier Condé/Juan Pedro et Daniel Ruiz

La féérie n’est pas la réalité, c’est à ça qu’on la reconnaît ! Et c’est pour cela qu’elle enchante.

Il ne fallait pas venir à cette corrida avec des semelles de plomb. Ceux-là, les forçats de l’aficion, les virils du Vallespir, les bagnards du tercio de piques, les fans de l’intoréable, les saliveurs du terrorifique, devaient rester à la porte de la Malagueta. Cette corrida n’était pas pour eux. Mais Dieu, pour tous les autres, si nombreux ce jour (une des plus belles entrées du cycle en dépit de la présence de l’incertain Javier Condé), quel spectacle !

Dont Enrique Ponce fut le maître d’œuvre. C’est lui qui a tout décidé, tout organisé, tout conceptualisé. Puisqu’il y a concept comme on nous l’a bien expliqué. Pas la partie d’emblée la plus convaincante certes, mais il faut bien en dire un mot. Le concept, c’est celui de la corrida totale (toreo, costumes, peinture, musique, tout en fusion) en un temps où le mundillo se convainc, à tort ou raison, que la corrida tout court ne suffit plus à remplir les arènes, les aficionados étant une espèce en voie de vieillissement sinon de disparition, de sorte qu’à défaut de trouver un nouveau public il nous faudra bien un jour fermer les portes ! Le mundillo, qui vit du spectacle, se lance, telles les boîtes qui flanchent, dans le marketing, le packaging et autre chasse aux prospects, comme on jette une bouteille à la mer. Alors, cette corrida est dite « Cristol ». C’est la marque déposée….

D’abord, les badigeons de la Picasiana – corrida traditionnelle à Malaga en hommage à Picasso. C’est cette année l’artiste français Loren Pallatier qui a décoré la talanquera de ses œuvres, des trempés de muleta dans de la peinture, et de part en part des imitations d’encre de Chine, avec les muletas/pinceaux suspendues au-dessus du patio de cuadrillas, comme du linge à sécher dans les rues de Naples – le tout néanmoins assez discret et plus réussi que sa déco d’il y a trois ans avec les visages de Picasso, trop présents. Puis les costumes, mais seuls les peones sont en habit goyesque, pas les matadors, on ne comprend guère pourquoi.

Enfin, la musique. C’est la vraie nouveauté. Foin du pasodoble, on veut de la variété, de la musique de film, du classique, un philarmonique, des chœurs, une soprano, des flamenquistes ! La banda Chicuelo II de l’ami Rudy qui a inventé le genre n’a qu’à bien se tenir ! On a, lors de cette «  Cristol », entendu du Brel (« Le Rêve impossible » de « L’Homme de la Manche » ), du Barbara (« L’Aigle noir »), de l’Aznavour (« She » dans Notting Hill), du Julio Iglesias (oui,oui), « Mission » de Morricone et le « Concerto d’Ajanjuez » bien sûr, désormais des classiques dans le Sud Est de la France, mais aussi « San Juan de La Cruz » et même le « Panis Angelicus » de César Franck sans oublier un inattendu « O Fortuna » du Carmina Burana pour le paseo, ce dernier sous quelques sifflets épars tout de même. C’est bien beau, merveilleusement exécuté, de très grande qualité mais, pour sûr, cela sature vite le ruedo d’émotions qui tiennent autant sinon plus à ce que la musique suggère qu’à ce qui s’y joue « a musica callada » comme le disait Bergamin qui ne s’y serait sans doute pas bien retrouvé.

Le concept « Cristol », c’est cela. La saturation. Des volutes d’opium anesthésiantes. Mais bon, à être dans une fumerie, autant se laisser aller.

Et la féerie fut ponciste, comme on ne peut guère le raconter.

C’est Ponce qui a convaincu Javier Conde de rependre l’habit pour l’occasion. On ne pouvait imaginer mano a mano plus singulier. L’eau et le feu, l’impeccable science du maître et les géniales mais désordonnées saillies du cancre, la soie et la lame. Ponce est le parrain du fils de Condé et d’Estrella Morente. Ami fidèle, il a su trouver les mots, et voilà Condé qui paraît à ses côtés au paseo, dans un merveilleux habit noir aux éclats de diamant.

Ponce fut pour lui, toute la corrida, son apoderado, son peon de confiancia, penché derrière le burladero pendant que Condé torée, un ami lui infusant le courage qui lui manque ou la science qui lui fait défaut, un frère le déniaisant d’une quite sur son toro pour lui monter que celui-ci peut servir, ou un compagnon l’encourageant d’une tape sur l’épaule quand ça se passe bien.

Et Conde en effet a ressurgi. Dans l’incertitude et des éclairs de foudre ; entre la frousse qui lui marque le visage et les inspirations où il se retrouve. Entre tremblements de couard et ébranlements du duende. Discret à la cape, sauf un quite sur le premier toro de Ponce, oh presque rien, deux véroniques, une demie et un desplante, mais le tout d’une allure folle qui fait rugir la place, et un bouquet de véroniques de cartel, muy paulistas, sur le dernier où soudain el arte vous pète à la gueule.

Pour le reste, le toreo de Conde a été comme à l’accoutumée tout de ruptures, de lignes brisées, de fulgurances, souvent de demi-passes. La beauté et le génie de son toreo c’est le tissu qui se dérobe, pas celui qui accompagne. Sa manière n’est pas de jouer le jeu, c’est de le rompre. Sa passe est une caresse sans finition, dont la violence tient précisément à l’inachevé, à la frustration à quoi elle vous laisse suspendu. Il y a dans cette manière une volupté. La volupté sadique d’un amant magnifique qui jouit de voir un corps se tendre sous ses charmes et en reste là. Pour recommencer à l’occasion, sans jamais en finir, sans jamais conclure. Son toreo se nourrit de l’illusion du revenez-y, mais le revenez-y n’est jamais sûr. Sa marque est la décharge électrique, l’attente fiévreuse, l’imposture grandiose.

Sa première faena sur le toro que Ponce lui a fait découvrir d’un quite sera, à cet égard, une leçon de choses. Un changement de main de grande allure et pour faire quoi de la gauche ? Non pas une naturelle interminable mais un desprecio, venimeux, de châtiment ! Le geste d’un souverain. Et puis deux brèves séries de naturelles, le bâton comme suspendu à la main, tenu à l’oblique, le tissu au plus près du corps, lui, le torero, vertical et relâché, dessinant non plus une passe mais un ensorcellement de cercles de feux. On avait précédemment vu Ponce faire des merveilles, mais c’est à cet instant que la Malagueta avait les larmes aux yeux (vuelta).

Fera le clown sur le suivant, un petit toro de 465 kgs mais à la charge brutale. Un clown inspiré par instants. Sur le Concerto d’Ajanjuez, au milieu de mille précautions, soudain deux derechazos comme tombés du ciel, et une trinchera, après quoi Condé, effrayé, part en courant, s’arrête 10 mètres plus loin et mime alors un desplante dépourvu de sens mais muy flamenco. Un peu plus tard, deux autres, les jambes écartées, des derechazos de macho dont il sort étonné, regardant à droite et à gauche comme s’il cherchait à cet instant le ressort du miracle. Irrésistible ! puis tout va un peu à vau-l’eau (silencio).

La dernière faena sur un Juan Pedro très armé sera de gala après des véroniques et une demie d’estampe, très centrées, vibrantes, de grande allure. Eclats de diamant noir à la muleta. C’est son épouse Estrella Morente qui chante « Mientras que tu toreas, voy a sonar ».. Manifestement, ça le perfuse de duende. On le voit après une courte série de la droite (une paire de derechazos, une trinchera) saluer la foule comme un chef d’orchestre le fait en fin de concert, inclinant le buste, se redressant les bras levés, dans un geste ample de reconnaissance à l’armée invisible des anges qui l’ont accompagné. A gauche, des naturelles envoûtantes, les plus toréées de l’après-midi sans doute, après quoi il abrège alors que son adversaire, allant et de grand jeu, avait encore trois ou quatre séries à donner. Une épée défectueuse le prive de trophée pour cette faena toute d’évaporation inspirée (saludos).

Quant à Ponce. Comment dire ?

Un seigneur en majesté sur ses trois toros dont deux (de JPD le premier et le cinquième) d’une classe infinie quoique flojitos. Pour moi, le meilleur de Ponce depuis Séville en 2006. Limpidité de la construction, soin dans l’exécution, technique inouïe qui se fait oublier par l’évidence d’un accord parfait avec ses adversaires qu’il sait ranimer, entretenir, grandir dans des faenas, sans vrai toreria mais au jeu somptueux d’intelligence et de limpidité de lignes. Verticalité, relâchement, temple, il est l’envers de Conde : tout chez lui est aboutissement. Pas le genre à laisser quoique ce soit en suspens. Sa passe ? C’est « Je te raccompagne chez toi, je t’amène dans ta chambre, je t’allonge dans ton lit, je te borde et je veille sur ton sommeil, si tu veux bien ». Cette sollicitude de chevalier-servant qui dissipe toutes préventions a des vertus anesthésiantes. On sombre dans le rêve, dans le songe, tout devient soyeux, cotonneux. On est dans le chatoiement et dans les limbes.

Le miracle qui s’est produit sur le cinquième tient à ceci  que le torero lui-même s’est laissé hypnotiser par le charme puissant qu’il distillait en toréant. Pas la moindre scorie, pas le moindre replacement après la passe ou la série- Ponce ne consent jamais à se replacer, la distance plus que le sitio est sa spécialité, et s’il lui faut rectifier la position, sa grande muleta le lui permettra sans qu’il ait à consentir un pas de plus ou de moins, c’est son toro qui devra se plier à sa volonté. Ponce sur un nuage donc, en trois séries de la gauche, inouïes de tracé, de douceur et de lenteur. La première fera se lever la moitié de l’arène, la seconde l’arène tout entière. La troisième où il joue du pico de la muleta sur le sol, à l’envers puis embarquant son toro d’un mouvement de poignet remettant le pico à l’endroit dans une passe interminable et comme suspendue, met la Malagueta en ébullition : 8 000 personne debout et hurlant « TORERO, TORERO,TORERO » et pluie de sombreros cordouans sur le ruedo. On n’entend plus la musique ; c’est la fusion, le délire. C’est encore la commotion quand Ponce fait ses poncinas, pour une fois d’évidence, puis on le voit aller à la barrière, on croit que c’est fini. Non ! Le voici qui revient une cape en main. Pour faire de nouvelles poncinas avec le capote ! C’est beaucoup moins joli mais la tocade où Ponce s’oublie fait plaisir à voir. Il est comme nous, il succombe, il transgresse. Il est ailleurs. Il va chercher l’épée et se met à genoux pour une série de derechazos. On est heureux, on est épuisé, on ne sait plus quoi inventer, on est d’accord pour que cela ne cesse jamais.

D’où l’indulto qui n’avait guère de sens taurin en dépit de l’immense classe du toro - mais comme les autres largement économisé à la pique et avec quelques signes de faiblesse. Un indulto que des circonstances exceptionnelles imposaient d’évidence. Toute une arène criant « INDULTO INDULTO INDULTO » comme quelques instants auparavant « TORERO, TORERO, TORERO ». Une présidence se laissant finalement convaincre et on ne peut guère le lui reprocher : c’est la seconde fois en 150 ans (et la première était également le fait de Ponce). Et c’est ainsi que, dans un enthousiasme indicible, nous avons récompensé Ponce d’un indulto. Puisque vous l’aurez compris, il s’agissait de cela : consacrer un instant de grâce torera. (Une oreille, une oreille et deux oreilles sur le dernier indulté en dépit de la pétition unanime mais non concluante pour la queue).

Avant de raccompagner son toro vers le toril, Ponce invite Conde à s’en régaler de quelques passes puis mime le geste de la mort.

Après la dernière faena de Condé, comme à l’opéra, les artistes sont tous venus saluer, les toreros, Loren le plasticien, les chanteurs, Estrella Morente, la soprano, le chef – montois dit-on-, Juan Pedro Domecq lui-même. On vit Ponce, toujours bon camarade en dépit du triomphe, écarter les porteurs qui proposaient déjà leurs épaules pour associer Condé à son triomphe et faire à ses côtés une ultime vuelta à pied, accompagnés tous deux de toute la troupe du « Cristol ». Ponce dans les étoiles, Condé ravi de ses retrouvailles réussies avec la Malagueta, Juan Pedro en gloire, et Estrella Morente en figure de proue conquérante d’un mouvement de foule joyeux et désordonné.

Ponce sortit finalement en triomphe par la Puerta Grande, raccompagné à hombros au travers des allées du Paseo del Parque jusqu’à son hôtel.

Moi, je flâne sous les brands arbres, dans des senteurs de jasmin, en contemplant dans la nuit les fluorescences des murs de brique rouge de l’Alcazaba.

Malaga, 18 août 2017- Francisco Rivera Ordonnez, Cayetano, Gines Marin/ Juan Pedro Domecq

Les jours se suivent et comme chacun sait…. Les Juan Pedro du jour, bellement en cornes, mais d’une faiblesse insigne, arrivèrent tous muy aplomados à la faena de muleta. Sauf le quatrième, plein de race, et dont Francisco Paquirri qui l’avait banderillé avec classe ne sut trop que faire. Ses adieux, ici, furent comme ailleurs, sympathiques, plein de nostalgie mais sans regrets (saludos, saludos) . Adios maestro.

Cayetano a une telle planta torera et, cette saison, un tel sitio, que pour cela seul la Malagueta réclama l’oreille sur son premier combat, laquelle ne fut naturellement pas accordée. Parmi les mille détails de toreria, sa passe de réception à la cape, par larga afarolada de pie, de grande inspiration, et ses quatre derechazos, très serrés, assis à l’estribo, outre la plus belle épée du cycle ( vuelta, saludos).

Mais c’est encore Gines Marin qui, ici, a marqué les esprits en dépit de son jeune âge et de la piètre qualité de ses adversaires. Sérénité de sa tenue en piste, élégance, sitio et distance, arôme de la passe, savoir-faire impressionnant pour son âge, aguante dans un numéro de porfia de verdad devant un adversaire outrageusement armé. On sent chez ce très jeune homme d’à peine 21 ans un niveau d’exigence torera impressionnant et une quête de l’essentiel qui fait espérer le meilleur. L’exact inverse des jeunes toreros de la modernité, les Roca Rey ou autres Lopez Simon. Por fin ! Peut-être devra-t-il cependant travailler l’épée… (saludos, saludos).

 

08/06/2017

Feria de Nîmes, Pentecôte 2017

Nîmes, 2 juin 2017- Rafaelillo, Escribano, Roman/La Quinta

Ce lot disparate de toros gris, aux armures inégales, la plupart à la mansedumbre prononcée nous aura déçus. Le premier est faible ; le troisième déambule dans le ruedo en marquant des signes manifestes d’ennui, ne consentant à se laisser citer que parce qu’il faut bien faire le job, et le faisant avec la pénible indolence d’un guichetier de la poste (pardon…) ; le dernier s’attardant de longs instants sur la montera du torero, à l’envers sur le sable, la remettant du museau à l’endroit comme une gentille ménagère replace ses bibelots sur les étagères, contemplant l’ouvrage, se ravisant, hop ! d’un coup de mufle reconstituant l’état initial des choses : Regente, c’est son nom, est un maniaque indécis.

Les toreros du jour n’ont il est vrai rien arrangé… Car tous ces toros se sont laissé combattre gueule fermée et trois d’entre eux offraient une faena possible. Or, nous n’en aurons vu qu’une, celle d’Escribano sur le 2ème , le meilleur du lot, bravote à la pique et d’une belle noblesse en dépit d’une charge erratique et changeante qui fut le lot de ce lot.

Le 4ème méritait beaucoup mieux que la faena qui lui fut servie par Rafaelillo, dans un jour de toreo braillard, périphérique, superficiel et vulgaire, à mille lieux de ce que nous avions vu l’année passée à Béziers et qui nous avait laissé espérer une miraculeuse mutation, à maturité, de ce torero modeste, sans chichis et valeureux. Rafaelillo a ce jour bradé ces espérances.

Quant au jeune Roman, passons sur le 3ème, fort laid, haut sur pattes, un vrai rat - c’était le toro déambulateur !- mais l’échec sur le dernier était d’un grand pénible. A l’exception des doblones d’entame, de belle allure, centrés et très templés, le jeune torero n’a cessé de reculer sur tous les terrains où son adversaire l’a contraint de l’affronter. Et c’est un toro entier et vif qu’il dut tuer non sans s’être fait charger en fin de faena dans un galop de tercio de banderilles depuis le centre de la piste, quand il se dirigerait vers la talanquera pour changer d’épée. La messe était dite.

Restait donc Escribano. Jolie faena, templée à droite, rythmée, aux passes d’entame de séries variées - ici un molinete, là une passe de les flores- de beaux changements de main, un desprecio souverain, où le torero a pu mettre à profit la charge de son adversaire en faisant son affaire d’une corne un peu chercheuse en fin de passe. Molinetes pour finir avec une épée de bel engagement mais un peu en arrière qui ne le prive pas d’une oreille de consolation.

Escribano n’a jamais été « mon » torero. Mais il a été grièvement blessé l’an passé au moment même où les portes s’ouvraient à lui après son inattendu triomphe de Séville. Fémorale et saphène arrachées par la corne, testicules éviscérés. Plusieurs interventions chirurgicales et des mois de rééducation plus tard, on le voyait, en fin de saison, convalescent dans le burladero, amaigri et charmant, s’accrochant à son rêve de retour auquel nul ne croyait guère. Il est revenu en début d’année. Il est là ce jour.

Comme un irradié aux grands malheurs. Un irradié à la mort de trop près.

L’irradiation, c’est un peu de mort en soi, mais toujours beaucoup dans le regard des autres. On ne la mesure pas, on la sent. Et ce qui est terrible, c’est qu’elle obsède. Et qu’on s’en protège comme d’un pestiféré.

Manuel ce jour ne sourit plus comme naguère, il n’a plus le cœur à l’étincelance. Au physique, toujours élégant, il a beaucoup perdu en force et en puissance. On avait un peu honte de frémir pour lui en voyant le toro le poursuivre jusqu’à la talanquera après les banderilles, mais on ne pouvait s’en empêcher, jusqu’à cette troisième paire souveraine, un quiebro al violin près des barrières, en signe de vengeresse et rassurante résurrection. Il offre ce toro au public et le regard s’embue un peu. Escribano torée avec une gravité nouvelle, une intensité et une profondeur que nous ne lui connaissions pas, parce que désormais il torée pour lui plus que pour nous. Et c’est très bien ainsi.

Voilà pourquoi nous sommes à mille lieues de lui en vouloir de n’avoir pas trouvé la faena sur son second, un toro qui n’humilie ni à droite ni à gauche et qui balance ses cornes à mi-hauteur. Repose-toi un peu Manuel. Tu le mérites bien. Ce que tu as fait, revenu de l’enfer, sur le second était suffisamment saisissant pour qu’on te sache à nouveau en bonne place parmi nous. Suerte maestro !

Nîmes, 3 juin 2017- Curro Diaz, Juli, Lopez Simon/ Garcigrande ou à peu près

Meteociel n’est plus ce qu’il était. La pluie était annoncée pour 8 heures du soir, mais le ciel côté Sommières, lui, ne mentait pas. Le temps de s’asseoir, d’attendre que passent les 10 minutes de retard pour cause d’affluence à l’entrée et soudain le ciel s’est éteint en un indigo profond, tirant sur le cendre, de toute beauté. Electricité et ambiance de fin du monde dans une arène bien remplie, joyeuse, prête à la fête, en dépit du drone de surveillance et du bruit infernal du moteur ou des pales d’hélicoptères qui surplombaient le ruedo. Il y a des moments comme ceux-là où l’intensité n’a plus cause ni repère. On l’on est entre ciel et terre. Avec cette curieuse impression d’aspiration de tout (lumière, bruits, odeurs, l’air qu’on respire), qui est le prologue des grands orages. Ou des grands triomphes.

Le triomphe, je ne vous en parlerai guère ce jour, car dès les premières gouttes je me suis précipité, sans trop de scrupules, au bar des arènes attendant que ça passe. Et ce n’est pas passé. Dommage ! Car les deux seuls toros que j’ai vus m’ont eu l’air sans faiblesse ni fadeur, allants, de bon jeu.

Curro Diaz, dans un bon jour, s’est tanqué dans le ruedo, solide comme un paratonnerre, cabré et la jambe en avant, servant ce toreo le coude près du corps, gorgé de toreria. Sur son premier, tout (sauf le vent) était d’un grand et je n’ai pas compris du tout pourquoi la musique n’avait pas accompagné cette faena précieuse.

De très belles choses sur le suivant, mais avec des hauts et des bas, moins de liaison, plus de petits pas en retrait. Un égrenage de naturelles au dessin somptueux mais en dépit des difficiles conditions du jour, une faena plus dispersée que la précédente face à un toro qui demandait à être dominé davantage. Ce torero a tant de personnalité, ce qu’il nous donne à voir est si différent, qu’on est cependant vite comblé. Faute de peser toujours, je le trouve quelquefois esthétisant à l’excès et ce jour, sur le quatrième, un peu pinturero.

Pour le reste, j’ai bu à votre santé.

Nîmes, dimanche 4 juin, matin- Ponce, Javier Jimenez, Roca Rey/ Victoriano del Rio

La grosse chaleur tue toujours un peu les corridas. Et un dernier toro altère souvent l’impression d’ensemble. Grosse chaleur ce jour et, ce jour, le très beau et sans doute mieux présenté toro du lot, est arrivé complètement éteint au troisième tercio. Tu imagines les discussions affligées à la sortie.

Alors on aura vite fait de maudire un lot médiocre qui n’a pas permis le triomphe…. Et il n’y aura rien de plus faux. Ce lot m’a régalé. Très intéressant pour l’aficionado. Sans signes manifestes de faiblesse, mobile, la plupart châtiés à la pique, y allant avec gaz et puissance (2 et 6) poussant avec un peu de bravoure (3, 5), avec du jeu et une charge quelquefois âpre qui demande à être polie, allongée, apaisée, ce que ni Ponce en dépit d’une bonne volonté sur son premier ni Roca Rey ne parviendront à faire tout à fait.

Le lot de Javier Jimenez était miraculeux de noblesse, le premier certes innocent mais inlassable, le quatrième de grand jeu. Ma voisine de rang me dit « Tu le donnes à Ponce, il lui fait faire le chandelier… ». Mais Ponce n’est pas tombé sur celui-là mais sur un autre, tardo après avoir été excessivement châtié à la pique, à demi-charge, la tête en encensoir, il est vrai tout à fait à contre-style. On a vu mille fois Ponce insister sur ce type de tio et parvenir à nous épater. Il était dans un jour à ne pas insister. Soit.

Mais son premier combat, inachevé, m’a beaucoup plu. Voilà un toro qui passe à droite et mal à gauche. Enrique le tient, après avoir rectifié tout ce qui devait l’être à droite et, sur sa quatrième série, lui sert sa tauromachie faussement relâchée, fluide, jouant du pico comme Vasarely du cercle, élégante et distanciée, plus décorative que profonde. Passe à gauche, nada. Insiste, ça va mieux. Reprend la droite et donne trois redondos interminables puis se relâche pour de vrai, sert une trinchera de cartel, l’arène s’enflamme, « Caridad del Guadalquivir » nous transporte, il tient son triomphe. Et c’est là, soudain, qu’Enrique est grand ! Tout autre serait resté sur le côté du succès, des applaudissements et des « olés ». Pas Enrique, qui a encore quelque chose à régler, une insatisfaction intime, un rien à se prouver : cette résistance de son adversaire sur la corne gauche, cette charge encore retenue alors que celle de l’autre rive est désormais d’eau pure. Alors il reprend la main gauche mais rien n’y fait.

Ce que j’aime ? Ce souci du travail bien fait au risque des récompenses. Cet orgueilleux entêtement de l’artisan. Vous savez, celui qui s’obstine sur un détail qui le contrarie, quand, nous, le détail nous importe peu et qu’on est impatient de repartir l’ouvrage sous le bras, tel qu’il est et nous convient ainsi. Sans doute un peu vintage cette persévérance de l’artiste, mais une vraie leçon de choses (oreille un peu dépourvue de sens après beaucoup d’approximations à l’épée).

Roca Rey s’est beaucoup exposé dans un quite sur son premier toro, brave à la pique, vif, à la charge puissante et âpre. Tafaleras, farol, gaoneras. Plus impressionnant que joli d’exécution. Et je l’ai trouvé appliqué et un peu impuissant à la muleta, se faisant désarmer trois fois. Ce toro était loin d’être intoréable. La difficulté à lui trouver une faena ne faisait que confirmer l’absolue et pénible étanchéité entre les deux circuits (les corridas dures et les autres) qui minent l’aficion.

C’était la confirmation d’alternative du fils d’Espartinas. Une première faena sympathique devant un adversaire anovillado, anodin et innocent de noblesse. Plus consistante quoique terriblement parallèle sur le suivant, l’allonge de bras et le temple faisant son succès devant un très bon toro de deux oreilles qu’il aguante en fin de faena par porfia entre les cornes avant de jeter les armes comme si la messe était dite. Pour l’heure, il est vrai, ce jeune Javier est un aimable torero de dimanche matin. Ca tombe bien !

Nîmes, dimanche 4 juin , après-midi - solo de Juan Bautista/ La Quinta, Parlade, Jandilla, Pedraza de Yeltes, Carmen Lorenzo, Garcigrande

Décider d’un « seul contre six », c’est, pour un torero, « vouloir se mettre la pression » comme disent les jeunes. Alors, quand on sait celle d’un après-midi ordinaire où l’on n’en combat que deux, on se dit que quelque chose ne tourne pas rond…. Affronter six toros est défi physique, psychologique, technique et artistique ; le pari déraisonnable, vaniteux ou désespéré, d’un torero qui cherche à convaincre de son cartel ou à éviter une dépréciation qui menace.

La corrida ayant peu de choses en commun avec le récital d’un soliste, généralement épargné de la présence à ses côtés d’une bête à cornes de 500 kilos, une encerrona est toujours aléatoire et le spectacle fréquemment décevant. Sauf pour les proches et le cercle étroit des admirateurs-quoiqu’il-en-coûte, qui partagent,  non sans sincérité mais à bon compte, l’attente et les tourments  de « leur » vedette, comme si leur honneur ou leur vista en dépendaient.

On retiendra de celui de Juan Bautista, les arènes quasiment pleines, un beau costume dessiné par Lacroix mais une chemise rose et une cravate verte qui jurent, et une interminable corrida (3 heures) où rien ne se passe comme espéré. Ajoutez à cela que José Tomas a tué le genre par excès d’excellence un jour de septembre 2012 et vous aurez la tonalité douce-amère de l’après-midi. La Porte des consuls bradée par une présidence sans discernement n’a fait illusion ni pour le torero ni pour les aficionados.

Le Parlade, toro fort médiocre, le merveilleux Perdarza de Yeltes qui a dû être changé après blessure en piste et remplacé par un frère moins avenant, et deux Gracigrande successifs (le premier changé le second terriblement soso) ont plombé la corrida.

Que retenir ?

Une très belle faena devant le très bon toro de La Quinta, surtout la première moitié où Jean Bautista pèse sur son adversaire avant de se relâcher main basse et de conclure par un recibir en plein centre du ruedo (2 oreilles, la seconde généreuse).

La vista de Juan Bautista à la vue de son piquero qui se fait littéralement éjecté de sa monture lors de la première rencontre avec le Jandilla ; qui, comprenant l’allant et la puissance de la charge de son adversaire, demande au piquero d’aller citer le toro depuis la présidence, le toro à 30 mètres, le Sandoval junior faisant les cent pas sous le placo en appelant la charge, le torero assis à l’estribo pour contempler le spectacle et les deux rencontres de toute beauté, la pique baissée à juridiction, vite relâchée pour ménager les forces, devant un public que la beauté du tercio soudain exalte.

Un descabello de macho, virilité et colère mêlés, sur le Pedraza de Yeltes après un combat incertain, le torero tendu et immobile dans une attitude de cartel.

Le combat le plus inouï devant le Carmen Lorenzo, manso perdido qui dès la sortie de la passe se réfugie aux barrières, que Juan Bautista va chercher et chercher encore pour un trasteo d’immense technique face à un adversaire récalcitrant puissant et dangereux. Juan Bautista à son meilleur, quasiment indépassable dans un tel registre parmi les toreros vedettes. On se bat avec lui, on rugit avec lui, et on admire soudain le torero de chez nous qui oublie enfin la pression de ce solo pour se donner tout entier à ce combat singulier qui aurait mérité une oreille si la mort avait été plus prompte.

Le brindis du Jandilla au fils de Nimeno II, assis au premier rang. Et la frustration de la faena qui suit sans que l’on en devine les causes profondes. La longue charge de ce toro ne pouvait-elle être mise à profit à la muleta ? Les tercios de piques et de banderilles ont-ils été trop exigeants  pour cet adversaire ? La musique «  Mission » badigeonnait le tout d’une grande mélancolie triste, genre le début de la fin. Mais on n’en était alors qu’au troisième… L’impression ne dut pas être générale : l’étourdi président en a abandonné ses deux mouchoirs blancs, à la surprise de tous.

Des épées, le geste sûr, beaucoup d’allure.

Et un étrange sentiment d’amère solitude du torero pendant presque toute la corrida.

Nîmes, lundi 5 juin – David Mora, Paco Urena, José Garrido/ Jandilla, Vegahermosa

Coïtus interruptus

Putain, tu vois, ça commençait zarbi. Le public flottait dans les arènes comme dans un costume trop grand. On les zavait pour nous tout seuls, les arènes. Sûr ! Tous ces bancs et gradins vides, tu croyais une carcasse où y a rien à ronger. Les zotres y se plaignaient. Pas moi. T’es peinard dans une cave du quartier où y a rien… T’es pas dérangé. Entre nous, tu vois ! On nété vraiment entre nous. Ou zétaient les zotres ? M’en tamponne mon pote. A la plage les boloss, dans le vent à bouffer du sable, avec les touristes . C’est à pas croire. Sauf le pèze peut-être. J’enseir.

Moi, je savais que ça allait porter chance. La choune mon pote. Et m’étais pas trompé !

Bonne tu vois. Elle était bonne. Vraiment très bonne même. Sur les six, y avait trois que t’en rêves même pas au hebs. Et que ça te cherche au galop, putain, infatigable, direct gaz plein pot, que ça tourne et ça retourne, ça joue avec toi, peur de rien, ça vient et ça revient, presque ça te fatigue tellement c’est trop. Un régal. Tu vois, ça te fait tellement tourner la tête, que même avec son 06 t’oses pas rappeler tout de suite.

Y zont commencé avec le bogoss. Pas le mieux servi tu vois le gars, mais qui assure comme une tebêt. Genre ‘tival de Cannes, le mec, jamais trop près du truc mais le geste, tu vois, le geste. Elégant comme y disent. Armani au carré. Qui sent un peu le parfum mais que c’est pour tricher car ce qu’il fait c’est du musc. Et la main basse tu vois. Basse mais pas baladeuse. Tu sens que le keum, il est sûr qu’il va pécho. Faut dire avec la gueule qu’il a, y a pas de mal, pas de mérite. Il a commencé en premier, tout doux, faisant l’innocent, genre demande en mariage, mais c’est sur l’autre qu’il a flashé, alors là c’était beau tu vois, qu’il fait la valse lente et la valse lente que je te fais tourner la tête et basculer le cœur, que le sang il se retourne en sens inverse. Dommage l’autre il fatigue tu vois, tient pas la distance, il s’épuise tellement il a suivi de la tête et des yeux. Tu crois que ça finit comme un kebab-boudin mais c’est là qu’il est géant. Il t’enfile soudain une épée comaç que tu la vois pas venir. Moi, y a pas à dire, ce Mora je le kiffe.

Puis y a eu l’Urena. Qui porte bien son nom, tout en membres, comme une araignée tout en pattes. Qu’il avance tout lent et tout sec, que tu le calcules même pas et hop que tu comprends qu’il a fait sa toile. Chelou le type, il a un charisme de poignée de porte, mais il te balance la cuisse comm !e un costaud et il te fait la hagra. Il a mis minable le premier mais avec la manière, le keum ! Toujours pareil, tu le vois pas arriver, timide qu’il a l’air, et que ça prend son temps, et que ça prend ses aises ; tu fais pas gaffe mais il s’installe et à la fin, lui aussi il te donne le tournis et il gagne souvent par KO debout. Fallait le voir à la fin, les bras levés, les mains en l’air, les doigts crispés. Comme s’il avait pris le jus ! Electrisé qu’il était. Se prenait pour le ciel. Au suivant, c’est l’autre qui se prenait pour le ciel, pas lui. Tu sentais au début qu’il prenait son pied, l’araignée, en le faisant passer tout près. Et que je balance les épaules en arrière, et que je m’affiche bogoss, et que je mets le menton en fermeture éclair comme si faisait trop froid au passage et que je fais ma muscu et les élongations pour suivre le mouvement. Pas mal tu vois, mais ça faiblit après, c’est le toro qui fait tout, qui est partout, et l’araignée qui fait semblant mais qui se laisse balader. Il se reprend après, fait le beau à nouveau, un peu dans les cornes comme s’il avait gagné. Mais toi en vrai tu sais qui c’est cui qui a gagné.

Le troisième, il est genre petit frère qui te cherche les poux parce qu’il veut plus faire le chouff. Tu crois qu’il va tout bouffer le gosse. Peur de rien. Prêt à tout. Tu me crois tu me crois pas. Il lui sort un engin, mais un engin ! Du «Go Fast » de luxe tu vois. Et késifé ? A genoux, au centre, et il le provoque. Le quetru le plus beau de l’après-midi, tu vois, et de loin. Veut tout bouffer et tout le monde y croit. Mais l’est jeune, alors ça fait un peu pschitt. Pas mal tu vois, mais vit’fait en vrai. Il prend le dernier, une Audi de luxe aussi. Se mouche pas dans du pq le keum ! Serais lui, surveillerais ma meuf…. Et là il te fait le gendarme bien droit à sa barrière, la lève à la demande, et une fois, et deux fois, et trois fois que ça passe en trombe quand il lève le bras et lui il bouge pas. Sur ma mère, après ça n’a pas fait pschitt. Ca titille, ça enveloppe, ça emballe, ça la joue relâché, limite méprisant, comme s’il en avait rien à cirer, genre qui calcule rien mais en fait qui calcule, tu vois. A chaque instant, tu sens que le petit il a raison, que c’est normal que le chouff il en ait son compte, qu’il lui faut autre chose. Tu te régales rien qu’à le voir et c’est pas pour dire du mal mais tu vois bien lui que c’est pas une poignée de porte. C’est un putain de petit coffre qu’y a rien que des diams dedans mais que l’a pas toujours le code sur lui. Là, pour sûr, il l’a le code. Et c’est là que c’est arrivé.

Quand il allait juste ouvrir le coffre, avec son épée. Tout le monde, il était content et se disait il va nous faire montrer. Et c’est là que le président, il a sorti un mouchoir orange. Tu vois la couleur déjà, chelou. Rien de bon on se disait. On m’a dit que c’est la couleur qui dit qu’on tue pas le toro tellement il est bon. Moi ça m’allait. Pour sûr une Audi ! Ca c’est de l’affaire, le bon truc tu vois. Bon en même temps j’ai vite fait à réfléchir dans ma tête que des Audi comac y en avait bien eu trois en tout dans l’après-midi et pourquoi celle-là plutôt que les deux autres ? Ca je sais pas. Mais le président pour sûr il savait. Alors, bon, le keum au volant il a eu l’air surpris, calcule s’il accélère ou doit descendre les mains sur la tête pour montrer ses papiers. Déjà il a l’air un peu con. Déjà un problème, tu vois, et d’un ! Mais c’est que tout autour de moi, les darons zavaient pas l’air de bien aimer l’orange, la couleur quoi. Rouge qu’ils étaient à s’égosiller à te gâcher le spectacle. « La hagra » qu’il disait, « C’est la hagra sur Nîmes». Et d’agiter les bras et de s’égosiller et d’insulter sa mère comme même moi je pas. Alors j’ai pas compris du tout, tu vois. J’avais tout suivi, mais qu’on te gâche le spectacle comac, le président avec son mouchoir et les gros boloss qui ont applaudi tout le long mais sont pas contents à la fin, qui disent que la corrida c’est mieux quand le toro il est mort, qu’autrement c’est plus la corrida, qui disent que c’est haram au maximum, qu’ils en ont marre de se faire rotca. Qui hurlent comme un cochon qu’on lui coupe les couilles vivant. Tu vois.

Et c’est quand je calculais dans ma tête en sortant pourquoi tout avait été gâché par les arènes trop véner qu’un toro qui m’a régalé puisse vivre un peu plus, que j’ai entendu un daron qui disait à un autre : « C’est inouï, cette réaction du public. Ce toro gracié était bien meilleur que tant d’autres qui l’ont été sans tonitruante polémique, meilleur en tout cas que celui de José Tomas pour son solo. L’indulto n’est qu’un prétexte. Ce qui se jouait venait d’ailleurs. En ces temps de frigidité taurine, ce qui est proprement insupportable, c’est le coïtus interruptus. Ne pas pouvoir jouir de cette petite mort symbolique qui nous rappelle la verdeur de nos jeunes années d’aficionado. Parce qu’on sait qu’elles ne sont plus »

Pas tout compris, mais j’aime bien « coïtus interruptus », ça m’a l’air hallal…

 

21/05/2017

Feria de Séville, mai 2017

Voir la despedida de Fran Rivera Ordonez à Séville

« Tu vas à Sevilla pour la despedida de Rivera Ordonnez ? C’est une blague… ».

Cet aller/retour de 2 jours à Séville à un tel motif laisse nombre de mes interlocuteurs perplexes et dubitatifs. Ils pensent que je charrie, ou que je triche : Morante de la Puebla torée le lendemain, ils songent pour sûr que je dois y aller pour lui, mais que je fais mon mariole. Rivera Ordonez ? Mais il ne torée plus depuis des années ; un retour précédent n’avait pas soulevé l’enthousiasme, et on se souvient que la prestigieuse médaille d’or de l’Académie des Beaux- Arts dont il avait été distingué en 2008 avait provoqué incrédulité et consternation. Morante avait hululé que c’était une honte, le vieux Paco Camino et le pourtant pondéré José Tomas ont rendu leur médaille, estimant qu’elle n’était pas du même poids, le ministre de la culture espagnol était bien ennuyé, et sans doute la duchesse d’Albe prit-elle parti en faveur de son ex-gendre, ce qui ne dut pas apaiser les affaires de « Fran ».

Moi, Rivera Ordonnez je l’ai toujours bien aimé. Là où la plupart n’ont retenu de lui que l’image papier-glacé du rejeton d’une prestigieuse lignée, les jolies femmes et les beaux mariages, les pages people des gazettes et l’hystérie des jeunes adolescentes à chacune de ses apparitions à Marbella ou Tarifa, des histoires de paillettes et de bord de mer au fond, moi, je n’ai jamais oublié le sable du ruedo, l’œil noir d’Avispado et Pozoblanco . Ce gosse a dix ans quand son père, Paquirri, meurt dans l’arène, tué par un toro. Dix ans, c’est jeune pour une telle tragédie. Et que veut donc faire le fils ? « Torero, comme Papa ».

Tu vois pas la toreria, là ? Et elle ne te suffit pas ? C’est cette résolution d’enfant qui me chavire. Son deuil à lui, au petit Paco, c’est de décider à cet instant non pas de devenir torero mais quelque chose de bien plus grand, de bien plus fort. De devenir le fils de ce père. De tenter de toréer comme lui, de devenir un grand comme lui, un torero largo de belle technique, de ces toreros pour lesquels la corrida est une fête, pleine de fantaisies, où l’on aime la musique et les banderilles. Tout sauf tragique. Un torero de métier, pas philosophique du tout, ni pénétré ni introverti. Un toreo de la facilité et de l’insouciance.

C’est pourquoi Séville l’a toujours beaucoup affectionné. Elle aime les artistes mais déteste les raseurs. Il n’est pas des premiers mais non plus des seconds (les toreros du Nord, de Madrid ou du Pays Basque, les chevaliers à la triste figure, les José Tomas, les Joselito, les Fandino, les Urena- que j’adore aussi mais là n’est pas le propos, la vie n’est pas monochrome). Sevilla se moque comme moi qu’il n’ait été sa carrière durant qu’un torero de second rang, même quand il fut trois ou quatre fois dans les années 90 dans le peloton de tête de l’escalafon. Elle aime en revanche qu’il soit dans l’arène et spécialement à la Maestranza en fidélité à son père, qu’il y fasse beau et que les filles habillées en sévillanes décrochent une fleur de leurs cheveux pour la lui jeter quand il fait sa vuelta. Qu’il ait fait de son deuil une fête. Que tout chez lui respire « la buena educacion ».

Et quoique cette passe ne soit pas la tasse de con leche de Sevilla, elle se pâme de le voir traverser la piste, comme le faisait Paquirri, la cape derrière soi traînant dans le sable, pour aller s’agenouiller devant le toril, en se signant un peu dans l’attente de l’afarolada qui accueillera le premier assaut de son adversaire. Ce geste, tel le coup de chiffon sur la craie du tableau noir, efface cette date funeste du 26 septembre 1984 où un torero est mort. Cette passe n’est pas à Séville une larga afarolada de rodillas a porta gayola ; c’est pour lui comme pour nous une inattendue et majestueuse assomption. Une poignée d’étoiles d’aficion jetées vers le ciel en un brindis sans rancune.

Séville, 1er mai 2017- Francisco Rivera Ordonnez, Juli, Cayetano/ Daniel Ruiz

La corrida est une fête. Aujourd’hui plus que jamais. C’est no hay bilettes pour la despedida de Fran, avec son cadet au paseo ! Plus sévillan, il n’y a pas. C’est ce que j’avais dit à un ami qui se trouvant à Séville pour le boulot m’avait confié que ce cartel ne lui disait rien… Por Dios !!!! Reconnaissons qu’il n’a pas été long à convaincre. Il suffisait de trouver le bon argument. Alors, sans hésiter je lui ai dit, avec le plus de ménagement possible : « Tu sais à Séville, la corrida ce n’est pas la pesée des bœufs, c’est autre chose ».

L’étrange de l’affaire, c’est que la despedida de Fran a été à sa manière, regular. Sans chichis ni tristesse. Pas celle d’un orgueilleux ou de qui veut se faire regretter. Un au revoir poli et même assez classe, mais dépourvu de tout déchirement. La Maestranza, d’ailleurs le savait qui, assez curieusement, n’a pas invité le torero à saluer après le paseo comme on pouvait imaginer qu’elle le fît. Tout se perd. Il a fallu sa traversée du ruedo pour sa première puerta gayola pour que Séville s’ébroue, les banderilles, une dernière paire por dentro de toute beauté, pour qu’elle chavire, sa seconde faena face au meilleur toro du jour pour qu’elle éprouve à nouveau les limites du torero assez largement en –dessous de son adversaire plein de codicia et une épée portée avec un bel engagement pour qu’elle lui consente une oreille. Parce que pour rien au monde elle n’aurait souhaité priver le fils d’une dernière vuelta à la Maestranza, faisant mine à cet instant de ne pas songer à celle qu’elle avait offerte 33 ans auparavant, ici même, à la dépouille de son père, un cercueil minuscule balloté sur une mer d’aficion agitée de chagrin. Y songeait-il, lui, à cet instant ?

Cayetano est mannequin Armani à la ville et torero quand ça lui chante. Est-ce cette tête de gitan ? Ce physique qui irradie d’une étrange sauvagerie ? En dépit de sa carrière aléatoire en dents de scie, on le sent plus torero que mannequin. Armani doit bien aimer la testostérone sous les belles étoffes. Il fallait le voir à sa puerta gayola, le cadeau qu’il fit à son frère. Une allure inouïe de macho, bien calé sur des cuisses puissantes. Rien dans son cite n’évoquait le don ou le sacrifice, à la différence de Fran. Tout n’était ici que défi viril et provocation guerrière. Manquait que la Kalach ! Beau à couper le souffle. Enorme au capote, véroniques de la casa, mains très basses, étirant drôlement la passe comme à l’horizontale mais avec milles vibrations. Puis des chicuelinas marchées pour mettre le toro en suerte, mains quasiment dans le sable, des passes si méprisantes et gorgées de toreria que le toro en a perdu les papiers dans une vuelta de campana dont il sortira hélas quasiment invalide, sous les protestations du public un peu lassé par l’état des troupes animales, terriblement inégales de présentation, la plupart faibles et toutes sauf le quatrième au jeu médiocre.

On retrouvera cette allure au quite à la cape sur le dernier par farol et gaoneras, le farol merveilleux de distinction virile, les gaoneras limpides comme l’eau pure. Très grande paire de banderilles d’Ivan Garcia qui met le feu puis brindis de Cayetano à son frère dans los medios qui nous arrache enfin des larmes. Toreo de faena grande devant un très médiocre adversaire manso et fuyard avec une série à genoux à vous soulever l’âme de toreria, de temple et de lenteur suivie d’une courte série de trois derechazos, le corps relâché, la main basse, enchaînés à un pecho souverain. Nouvelle série courte avec sans doute les deux plus profonds derechazos de la faena et un desplante gitan, où l’on croit qu’il va en faire un avant de le voir tourner les talons par mépris à l’égard de cette bête de peu. C’est ça son desplante : une hautaine répudiation. A gauche, le toro n’a rien ou plus rien et fuit aux tablas. La musique continue à jouer comme si de rien n’était dans une ambiance de Titanic taurin. Cayetano parvient à arracher une ultime série d’aidées par le bas somptueuses avant d’en terminer d’une belle épée. Très grosse oreille avec forte pétition de la seconde. « Tu vois, Séville, ce n’est pas la pesée des bœufs, c’est autre chose ».

Juli n’a rien pu faire de son lot en dépit de son poder, le premier fuyant aux tablas dès la deuxième série, le cinquième, un toro gras, complétement décasté et faible qui n’avait rien à faire dans un tel ruedo.

Séville, mardi 2 mai 2017- Morante, Perera, Javier Jimenez/ Garcia Jimenez

Complet désastre ganadero dont on sort abattu en dépit d’un miracle de faena de Morante devant un toro lent et faible qu’il a ralenti encore davantage en le ressuscitant un peu. Temple, absolue économie de geste, l’état de son adversaire lui interdisant toute enluminure baroque. Faena d’une très grand classicisme rondeno. Pas sévillane du tout. Pas le moindre toque de muleta à gauche, ça vient tout seul. C’est beau et assez grave. Et le miracle absolu c’est que ce n’est pas fade. Saluts.

Perera sera très volontaire face à son premier qui fuit aux tablas et s’y tanque. Abondant et long face au suivant auquel il veut à tout prix servir sa faena maison qui laisse Séville de marbre.

Séville a soutenu avec une ferveur étrange le toreo profilé et fuera de cacho de Javier Jimenez qui a certes une belle allonge de bras mais ni le sitio ni la distance et qui passera loin du moins mauvais du jour, le sixième. C’est sûr « Séville, c’est autre chose ». Pas toujours pour le meilleur.