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08/06/2017

Feria de Nîmes, Pentecôte 2017

Nîmes, 2 juin 2017- Rafaelillo, Escribano, Roman/La Quinta

Ce lot disparate de toros gris, aux armures inégales, la plupart à la mansedumbre prononcée nous aura déçus. Le premier est faible ; le troisième déambule dans le ruedo en marquant des signes manifestes d’ennui, ne consentant à se laisser citer que parce qu’il faut bien faire le job, et le faisant avec la pénible indolence d’un guichetier de la poste (pardon…) ; le dernier s’attardant de longs instants sur la montera du torero, à l’envers sur le sable, la remettant du museau à l’endroit comme une gentille ménagère replace ses bibelots sur les étagères, contemplant l’ouvrage, se ravisant, hop ! d’un coup de mufle reconstituant l’état initial des choses : Regente, c’est son nom, est un maniaque indécis.

Les toreros du jour n’ont il est vrai rien arrangé… Car tous ces toros se sont laissé combattre gueule fermée et trois d’entre eux offraient une faena possible. Or, nous n’en aurons vu qu’une, celle d’Escribano sur le 2ème , le meilleur du lot, bravote à la pique et d’une belle noblesse en dépit d’une charge erratique et changeante qui fut le lot de ce lot.

Le 4ème méritait beaucoup mieux que la faena qui lui fut servie par Rafaelillo, dans un jour de toreo braillard, périphérique, superficiel et vulgaire, à mille lieux de ce que nous avions vu l’année passée à Béziers et qui nous avait laissé espérer une miraculeuse mutation, à maturité, de ce torero modeste, sans chichis et valeureux. Rafaelillo a ce jour bradé ces espérances.

Quant au jeune Roman, passons sur le 3ème, fort laid, haut sur pattes, un vrai rat - c’était le toro déambulateur !- mais l’échec sur le dernier était d’un grand pénible. A l’exception des doblones d’entame, de belle allure, centrés et très templés, le jeune torero n’a cessé de reculer sur tous les terrains où son adversaire l’a contraint de l’affronter. Et c’est un toro entier et vif qu’il dut tuer non sans s’être fait charger en fin de faena dans un galop de tercio de banderilles depuis le centre de la piste, quand il se dirigerait vers la talanquera pour changer d’épée. La messe était dite.

Restait donc Escribano. Jolie faena, templée à droite, rythmée, aux passes d’entame de séries variées - ici un molinete, là une passe de les flores- de beaux changements de main, un desprecio souverain, où le torero a pu mettre à profit la charge de son adversaire en faisant son affaire d’une corne un peu chercheuse en fin de passe. Molinetes pour finir avec une épée de bel engagement mais un peu en arrière qui ne le prive pas d’une oreille de consolation.

Escribano n’a jamais été « mon » torero. Mais il a été grièvement blessé l’an passé au moment même où les portes s’ouvraient à lui après son inattendu triomphe de Séville. Fémorale et saphène arrachées par la corne, testicules éviscérés. Plusieurs interventions chirurgicales et des mois de rééducation plus tard, on le voyait, en fin de saison, convalescent dans le burladero, amaigri et charmant, s’accrochant à son rêve de retour auquel nul ne croyait guère. Il est revenu en début d’année. Il est là ce jour.

Comme un irradié aux grands malheurs. Un irradié à la mort de trop près.

L’irradiation, c’est un peu de mort en soi, mais toujours beaucoup dans le regard des autres. On ne la mesure pas, on la sent. Et ce qui est terrible, c’est qu’elle obsède. Et qu’on s’en protège comme d’un pestiféré.

Manuel ce jour ne sourit plus comme naguère, il n’a plus le cœur à l’étincelance. Au physique, toujours élégant, il a beaucoup perdu en force et en puissance. On avait un peu honte de frémir pour lui en voyant le toro le poursuivre jusqu’à la talanquera après les banderilles, mais on ne pouvait s’en empêcher, jusqu’à cette troisième paire souveraine, un quiebro al violin près des barrières, en signe de vengeresse et rassurante résurrection. Il offre ce toro au public et le regard s’embue un peu. Escribano torée avec une gravité nouvelle, une intensité et une profondeur que nous ne lui connaissions pas, parce que désormais il torée pour lui plus que pour nous. Et c’est très bien ainsi.

Voilà pourquoi nous sommes à mille lieues de lui en vouloir de n’avoir pas trouvé la faena sur son second, un toro qui n’humilie ni à droite ni à gauche et qui balance ses cornes à mi-hauteur. Repose-toi un peu Manuel. Tu le mérites bien. Ce que tu as fait, revenu de l’enfer, sur le second était suffisamment saisissant pour qu’on te sache à nouveau en bonne place parmi nous. Suerte maestro !

Nîmes, 3 juin 2017- Curro Diaz, Juli, Lopez Simon/ Garcigrande ou à peu près

Meteociel n’est plus ce qu’il était. La pluie était annoncée pour 8 heures du soir, mais le ciel côté Sommières, lui, ne mentait pas. Le temps de s’asseoir, d’attendre que passent les 10 minutes de retard pour cause d’affluence à l’entrée et soudain le ciel s’est éteint en un indigo profond, tirant sur le cendre, de toute beauté. Electricité et ambiance de fin du monde dans une arène bien remplie, joyeuse, prête à la fête, en dépit du drone de surveillance et du bruit infernal du moteur ou des pales d’hélicoptères qui surplombaient le ruedo. Il y a des moments comme ceux-là où l’intensité n’a plus cause ni repère. On l’on est entre ciel et terre. Avec cette curieuse impression d’aspiration de tout (lumière, bruits, odeurs, l’air qu’on respire), qui est le prologue des grands orages. Ou des grands triomphes.

Le triomphe, je ne vous en parlerai guère ce jour, car dès les premières gouttes je me suis précipité, sans trop de scrupules, au bar des arènes attendant que ça passe. Et ce n’est pas passé. Dommage ! Car les deux seuls toros que j’ai vus m’ont eu l’air sans faiblesse ni fadeur, allants, de bon jeu.

Curro Diaz, dans un bon jour, s’est tanqué dans le ruedo, solide comme un paratonnerre, cabré et la jambe en avant, servant ce toreo le coude près du corps, gorgé de toreria. Sur son premier, tout (sauf le vent) était d’un grand et je n’ai pas compris du tout pourquoi la musique n’avait pas accompagné cette faena précieuse.

De très belles choses sur le suivant, mais avec des hauts et des bas, moins de liaison, plus de petits pas en retrait. Un égrenage de naturelles au dessin somptueux mais en dépit des difficiles conditions du jour, une faena plus dispersée que la précédente face à un toro qui demandait à être dominé davantage. Ce torero a tant de personnalité, ce qu’il nous donne à voir est si différent, qu’on est cependant vite comblé. Faute de peser toujours, je le trouve quelquefois esthétisant à l’excès et ce jour, sur le quatrième, un peu pinturero.

Pour le reste, j’ai bu à votre santé.

Nîmes, dimanche 4 juin, matin- Ponce, Javier Jimenez, Roca Rey/ Victoriano del Rio

La grosse chaleur tue toujours un peu les corridas. Et un dernier toro altère souvent l’impression d’ensemble. Grosse chaleur ce jour et, ce jour, le très beau et sans doute mieux présenté toro du lot, est arrivé complètement éteint au troisième tercio. Tu imagines les discussions affligées à la sortie.

Alors on aura vite fait de maudire un lot médiocre qui n’a pas permis le triomphe…. Et il n’y aura rien de plus faux. Ce lot m’a régalé. Très intéressant pour l’aficionado. Sans signes manifestes de faiblesse, mobile, la plupart châtiés à la pique, y allant avec gaz et puissance (2 et 6) poussant avec un peu de bravoure (3, 5), avec du jeu et une charge quelquefois âpre qui demande à être polie, allongée, apaisée, ce que ni Ponce en dépit d’une bonne volonté sur son premier ni Roca Rey ne parviendront à faire tout à fait.

Le lot de Javier Jimenez était miraculeux de noblesse, le premier certes innocent mais inlassable, le quatrième de grand jeu. Ma voisine de rang me dit « Tu le donnes à Ponce, il lui fait faire le chandelier… ». Mais Ponce n’est pas tombé sur celui-là mais sur un autre, tardo après avoir été excessivement châtié à la pique, à demi-charge, la tête en encensoir, il est vrai tout à fait à contre-style. On a vu mille fois Ponce insister sur ce type de tio et parvenir à nous épater. Il était dans un jour à ne pas insister. Soit.

Mais son premier combat, inachevé, m’a beaucoup plu. Voilà un toro qui passe à droite et mal à gauche. Enrique le tient, après avoir rectifié tout ce qui devait l’être à droite et, sur sa quatrième série, lui sert sa tauromachie faussement relâchée, fluide, jouant du pico comme Vasarely du cercle, élégante et distanciée, plus décorative que profonde. Passe à gauche, nada. Insiste, ça va mieux. Reprend la droite et donne trois redondos interminables puis se relâche pour de vrai, sert une trinchera de cartel, l’arène s’enflamme, « Caridad del Guadalquivir » nous transporte, il tient son triomphe. Et c’est là, soudain, qu’Enrique est grand ! Tout autre serait resté sur le côté du succès, des applaudissements et des « olés ». Pas Enrique, qui a encore quelque chose à régler, une insatisfaction intime, un rien à se prouver : cette résistance de son adversaire sur la corne gauche, cette charge encore retenue alors que celle de l’autre rive est désormais d’eau pure. Alors il reprend la main gauche mais rien n’y fait.

Ce que j’aime ? Ce souci du travail bien fait au risque des récompenses. Cet orgueilleux entêtement de l’artisan. Vous savez, celui qui s’obstine sur un détail qui le contrarie, quand, nous, le détail nous importe peu et qu’on est impatient de repartir l’ouvrage sous le bras, tel qu’il est et nous convient ainsi. Sans doute un peu vintage cette persévérance de l’artiste, mais une vraie leçon de choses (oreille un peu dépourvue de sens après beaucoup d’approximations à l’épée).

Roca Rey s’est beaucoup exposé dans un quite sur son premier toro, brave à la pique, vif, à la charge puissante et âpre. Tafaleras, farol, gaoneras. Plus impressionnant que joli d’exécution. Et je l’ai trouvé appliqué et un peu impuissant à la muleta, se faisant désarmer trois fois. Ce toro était loin d’être intoréable. La difficulté à lui trouver une faena ne faisait que confirmer l’absolue et pénible étanchéité entre les deux circuits (les corridas dures et les autres) qui minent l’aficion.

C’était la confirmation d’alternative du fils d’Espartinas. Une première faena sympathique devant un adversaire anovillado, anodin et innocent de noblesse. Plus consistante quoique terriblement parallèle sur le suivant, l’allonge de bras et le temple faisant son succès devant un très bon toro de deux oreilles qu’il aguante en fin de faena par porfia entre les cornes avant de jeter les armes comme si la messe était dite. Pour l’heure, il est vrai, ce jeune Javier est un aimable torero de dimanche matin. Ca tombe bien !

Nîmes, dimanche 4 juin , après-midi - solo de Juan Bautista/ La Quinta, Parlade, Jandilla, Pedraza de Yeltes, Carmen Lorenzo, Garcigrande

Décider d’un « seul contre six », c’est, pour un torero, « vouloir se mettre la pression » comme disent les jeunes. Alors, quand on sait celle d’un après-midi ordinaire où l’on n’en combat que deux, on se dit que quelque chose ne tourne pas rond…. Affronter six toros est défi physique, psychologique, technique et artistique ; le pari déraisonnable, vaniteux ou désespéré, d’un torero qui cherche à convaincre de son cartel ou à éviter une dépréciation qui menace.

La corrida ayant peu de choses en commun avec le récital d’un soliste, généralement épargné de la présence à ses côtés d’une bête à cornes de 500 kilos, une encerrona est toujours aléatoire et le spectacle fréquemment décevant. Sauf pour les proches et le cercle étroit des admirateurs-quoiqu’il-en-coûte, qui partagent,  non sans sincérité mais à bon compte, l’attente et les tourments  de « leur » vedette, comme si leur honneur ou leur vista en dépendaient.

On retiendra de celui de Juan Bautista, les arènes quasiment pleines, un beau costume dessiné par Lacroix mais une chemise rose et une cravate verte qui jurent, et une interminable corrida (3 heures) où rien ne se passe comme espéré. Ajoutez à cela que José Tomas a tué le genre par excès d’excellence un jour de septembre 2012 et vous aurez la tonalité douce-amère de l’après-midi. La Porte des consuls bradée par une présidence sans discernement n’a fait illusion ni pour le torero ni pour les aficionados.

Le Parlade, toro fort médiocre, le merveilleux Perdarza de Yeltes qui a dû être changé après blessure en piste et remplacé par un frère moins avenant, et deux Gracigrande successifs (le premier changé le second terriblement soso) ont plombé la corrida.

Que retenir ?

Une très belle faena devant le très bon toro de La Quinta, surtout la première moitié où Jean Bautista pèse sur son adversaire avant de se relâcher main basse et de conclure par un recibir en plein centre du ruedo (2 oreilles, la seconde généreuse).

La vista de Juan Bautista à la vue de son piquero qui se fait littéralement éjecté de sa monture lors de la première rencontre avec le Jandilla ; qui, comprenant l’allant et la puissance de la charge de son adversaire, demande au piquero d’aller citer le toro depuis la présidence, le toro à 30 mètres, le Sandoval junior faisant les cent pas sous le placo en appelant la charge, le torero assis à l’estribo pour contempler le spectacle et les deux rencontres de toute beauté, la pique baissée à juridiction, vite relâchée pour ménager les forces, devant un public que la beauté du tercio soudain exalte.

Un descabello de macho, virilité et colère mêlés, sur le Pedraza de Yeltes après un combat incertain, le torero tendu et immobile dans une attitude de cartel.

Le combat le plus inouï devant le Carmen Lorenzo, manso perdido qui dès la sortie de la passe se réfugie aux barrières, que Juan Bautista va chercher et chercher encore pour un trasteo d’immense technique face à un adversaire récalcitrant puissant et dangereux. Juan Bautista à son meilleur, quasiment indépassable dans un tel registre parmi les toreros vedettes. On se bat avec lui, on rugit avec lui, et on admire soudain le torero de chez nous qui oublie enfin la pression de ce solo pour se donner tout entier à ce combat singulier qui aurait mérité une oreille si la mort avait été plus prompte.

Le brindis du Jandilla au fils de Nimeno II, assis au premier rang. Et la frustration de la faena qui suit sans que l’on en devine les causes profondes. La longue charge de ce toro ne pouvait-elle être mise à profit à la muleta ? Les tercios de piques et de banderilles ont-ils été trop exigeants  pour cet adversaire ? La musique «  Mission » badigeonnait le tout d’une grande mélancolie triste, genre le début de la fin. Mais on n’en était alors qu’au troisième… L’impression ne dut pas être générale : l’étourdi président en a abandonné ses deux mouchoirs blancs, à la surprise de tous.

Des épées, le geste sûr, beaucoup d’allure.

Et un étrange sentiment d’amère solitude du torero pendant presque toute la corrida.

Nîmes, lundi 5 juin – David Mora, Paco Urena, José Garrido/ Jandilla, Vegahermosa

Coïtus interruptus

Putain, tu vois, ça commençait zarbi. Le public flottait dans les arènes comme dans un costume trop grand. On les zavait pour nous tout seuls, les arènes. Sûr ! Tous ces bancs et gradins vides, tu croyais une carcasse où y a rien à ronger. Les zotres y se plaignaient. Pas moi. T’es peinard dans une cave du quartier où y a rien… T’es pas dérangé. Entre nous, tu vois ! On nété vraiment entre nous. Ou zétaient les zotres ? M’en tamponne mon pote. A la plage les boloss, dans le vent à bouffer du sable, avec les touristes . C’est à pas croire. Sauf le pèze peut-être. J’enseir.

Moi, je savais que ça allait porter chance. La choune mon pote. Et m’étais pas trompé !

Bonne tu vois. Elle était bonne. Vraiment très bonne même. Sur les six, y avait trois que t’en rêves même pas au hebs. Et que ça te cherche au galop, putain, infatigable, direct gaz plein pot, que ça tourne et ça retourne, ça joue avec toi, peur de rien, ça vient et ça revient, presque ça te fatigue tellement c’est trop. Un régal. Tu vois, ça te fait tellement tourner la tête, que même avec son 06 t’oses pas rappeler tout de suite.

Y zont commencé avec le bogoss. Pas le mieux servi tu vois le gars, mais qui assure comme une tebêt. Genre ‘tival de Cannes, le mec, jamais trop près du truc mais le geste, tu vois, le geste. Elégant comme y disent. Armani au carré. Qui sent un peu le parfum mais que c’est pour tricher car ce qu’il fait c’est du musc. Et la main basse tu vois. Basse mais pas baladeuse. Tu sens que le keum, il est sûr qu’il va pécho. Faut dire avec la gueule qu’il a, y a pas de mal, pas de mérite. Il a commencé en premier, tout doux, faisant l’innocent, genre demande en mariage, mais c’est sur l’autre qu’il a flashé, alors là c’était beau tu vois, qu’il fait la valse lente et la valse lente que je te fais tourner la tête et basculer le cœur, que le sang il se retourne en sens inverse. Dommage l’autre il fatigue tu vois, tient pas la distance, il s’épuise tellement il a suivi de la tête et des yeux. Tu crois que ça finit comme un kebab-boudin mais c’est là qu’il est géant. Il t’enfile soudain une épée comaç que tu la vois pas venir. Moi, y a pas à dire, ce Mora je le kiffe.

Puis y a eu l’Urena. Qui porte bien son nom, tout en membres, comme une araignée tout en pattes. Qu’il avance tout lent et tout sec, que tu le calcules même pas et hop que tu comprends qu’il a fait sa toile. Chelou le type, il a un charisme de poignée de porte, mais il te balance la cuisse comm !e un costaud et il te fait la hagra. Il a mis minable le premier mais avec la manière, le keum ! Toujours pareil, tu le vois pas arriver, timide qu’il a l’air, et que ça prend son temps, et que ça prend ses aises ; tu fais pas gaffe mais il s’installe et à la fin, lui aussi il te donne le tournis et il gagne souvent par KO debout. Fallait le voir à la fin, les bras levés, les mains en l’air, les doigts crispés. Comme s’il avait pris le jus ! Electrisé qu’il était. Se prenait pour le ciel. Au suivant, c’est l’autre qui se prenait pour le ciel, pas lui. Tu sentais au début qu’il prenait son pied, l’araignée, en le faisant passer tout près. Et que je balance les épaules en arrière, et que je m’affiche bogoss, et que je mets le menton en fermeture éclair comme si faisait trop froid au passage et que je fais ma muscu et les élongations pour suivre le mouvement. Pas mal tu vois, mais ça faiblit après, c’est le toro qui fait tout, qui est partout, et l’araignée qui fait semblant mais qui se laisse balader. Il se reprend après, fait le beau à nouveau, un peu dans les cornes comme s’il avait gagné. Mais toi en vrai tu sais qui c’est cui qui a gagné.

Le troisième, il est genre petit frère qui te cherche les poux parce qu’il veut plus faire le chouff. Tu crois qu’il va tout bouffer le gosse. Peur de rien. Prêt à tout. Tu me crois tu me crois pas. Il lui sort un engin, mais un engin ! Du «Go Fast » de luxe tu vois. Et késifé ? A genoux, au centre, et il le provoque. Le quetru le plus beau de l’après-midi, tu vois, et de loin. Veut tout bouffer et tout le monde y croit. Mais l’est jeune, alors ça fait un peu pschitt. Pas mal tu vois, mais vit’fait en vrai. Il prend le dernier, une Audi de luxe aussi. Se mouche pas dans du pq le keum ! Serais lui, surveillerais ma meuf…. Et là il te fait le gendarme bien droit à sa barrière, la lève à la demande, et une fois, et deux fois, et trois fois que ça passe en trombe quand il lève le bras et lui il bouge pas. Sur ma mère, après ça n’a pas fait pschitt. Ca titille, ça enveloppe, ça emballe, ça la joue relâché, limite méprisant, comme s’il en avait rien à cirer, genre qui calcule rien mais en fait qui calcule, tu vois. A chaque instant, tu sens que le petit il a raison, que c’est normal que le chouff il en ait son compte, qu’il lui faut autre chose. Tu te régales rien qu’à le voir et c’est pas pour dire du mal mais tu vois bien lui que c’est pas une poignée de porte. C’est un putain de petit coffre qu’y a rien que des diams dedans mais que l’a pas toujours le code sur lui. Là, pour sûr, il l’a le code. Et c’est là que c’est arrivé.

Quand il allait juste ouvrir le coffre, avec son épée. Tout le monde, il était content et se disait il va nous faire montrer. Et c’est là que le président, il a sorti un mouchoir orange. Tu vois la couleur déjà, chelou. Rien de bon on se disait. On m’a dit que c’est la couleur qui dit qu’on tue pas le toro tellement il est bon. Moi ça m’allait. Pour sûr une Audi ! Ca c’est de l’affaire, le bon truc tu vois. Bon en même temps j’ai vite fait à réfléchir dans ma tête que des Audi comac y en avait bien eu trois en tout dans l’après-midi et pourquoi celle-là plutôt que les deux autres ? Ca je sais pas. Mais le président pour sûr il savait. Alors, bon, le keum au volant il a eu l’air surpris, calcule s’il accélère ou doit descendre les mains sur la tête pour montrer ses papiers. Déjà il a l’air un peu con. Déjà un problème, tu vois, et d’un ! Mais c’est que tout autour de moi, les darons zavaient pas l’air de bien aimer l’orange, la couleur quoi. Rouge qu’ils étaient à s’égosiller à te gâcher le spectacle. « La hagra » qu’il disait, « C’est la hagra sur Nîmes». Et d’agiter les bras et de s’égosiller et d’insulter sa mère comme même moi je pas. Alors j’ai pas compris du tout, tu vois. J’avais tout suivi, mais qu’on te gâche le spectacle comac, le président avec son mouchoir et les gros boloss qui ont applaudi tout le long mais sont pas contents à la fin, qui disent que la corrida c’est mieux quand le toro il est mort, qu’autrement c’est plus la corrida, qui disent que c’est haram au maximum, qu’ils en ont marre de se faire rotca. Qui hurlent comme un cochon qu’on lui coupe les couilles vivant. Tu vois.

Et c’est quand je calculais dans ma tête en sortant pourquoi tout avait été gâché par les arènes trop véner qu’un toro qui m’a régalé puisse vivre un peu plus, que j’ai entendu un daron qui disait à un autre : « C’est inouï, cette réaction du public. Ce toro gracié était bien meilleur que tant d’autres qui l’ont été sans tonitruante polémique, meilleur en tout cas que celui de José Tomas pour son solo. L’indulto n’est qu’un prétexte. Ce qui se jouait venait d’ailleurs. En ces temps de frigidité taurine, ce qui est proprement insupportable, c’est le coïtus interruptus. Ne pas pouvoir jouir de cette petite mort symbolique qui nous rappelle la verdeur de nos jeunes années d’aficionado. Parce qu’on sait qu’elles ne sont plus »

Pas tout compris, mais j’aime bien « coïtus interruptus », ça m’a l’air hallal…

 

21/05/2017

Feria de Séville, mai 2017

Voir la despedida de Fran Rivera Ordonez à Séville

« Tu vas à Sevilla pour la despedida de Rivera Ordonnez ? C’est une blague… ».

Cet aller/retour de 2 jours à Séville à un tel motif laisse nombre de mes interlocuteurs perplexes et dubitatifs. Ils pensent que je charrie, ou que je triche : Morante de la Puebla torée le lendemain, ils songent pour sûr que je dois y aller pour lui, mais que je fais mon mariole. Rivera Ordonez ? Mais il ne torée plus depuis des années ; un retour précédent n’avait pas soulevé l’enthousiasme, et on se souvient que la prestigieuse médaille d’or de l’Académie des Beaux- Arts dont il avait été distingué en 2008 avait provoqué incrédulité et consternation. Morante avait hululé que c’était une honte, le vieux Paco Camino et le pourtant pondéré José Tomas ont rendu leur médaille, estimant qu’elle n’était pas du même poids, le ministre de la culture espagnol était bien ennuyé, et sans doute la duchesse d’Albe prit-elle parti en faveur de son ex-gendre, ce qui ne dut pas apaiser les affaires de « Fran ».

Moi, Rivera Ordonnez je l’ai toujours bien aimé. Là où la plupart n’ont retenu de lui que l’image papier-glacé du rejeton d’une prestigieuse lignée, les jolies femmes et les beaux mariages, les pages people des gazettes et l’hystérie des jeunes adolescentes à chacune de ses apparitions à Marbella ou Tarifa, des histoires de paillettes et de bord de mer au fond, moi, je n’ai jamais oublié le sable du ruedo, l’œil noir d’Avispado et Pozoblanco . Ce gosse a dix ans quand son père, Paquirri, meurt dans l’arène, tué par un toro. Dix ans, c’est jeune pour une telle tragédie. Et que veut donc faire le fils ? « Torero, comme Papa ».

Tu vois pas la toreria, là ? Et elle ne te suffit pas ? C’est cette résolution d’enfant qui me chavire. Son deuil à lui, au petit Paco, c’est de décider à cet instant non pas de devenir torero mais quelque chose de bien plus grand, de bien plus fort. De devenir le fils de ce père. De tenter de toréer comme lui, de devenir un grand comme lui, un torero largo de belle technique, de ces toreros pour lesquels la corrida est une fête, pleine de fantaisies, où l’on aime la musique et les banderilles. Tout sauf tragique. Un torero de métier, pas philosophique du tout, ni pénétré ni introverti. Un toreo de la facilité et de l’insouciance.

C’est pourquoi Séville l’a toujours beaucoup affectionné. Elle aime les artistes mais déteste les raseurs. Il n’est pas des premiers mais non plus des seconds (les toreros du Nord, de Madrid ou du Pays Basque, les chevaliers à la triste figure, les José Tomas, les Joselito, les Fandino, les Urena- que j’adore aussi mais là n’est pas le propos, la vie n’est pas monochrome). Sevilla se moque comme moi qu’il n’ait été sa carrière durant qu’un torero de second rang, même quand il fut trois ou quatre fois dans les années 90 dans le peloton de tête de l’escalafon. Elle aime en revanche qu’il soit dans l’arène et spécialement à la Maestranza en fidélité à son père, qu’il y fasse beau et que les filles habillées en sévillanes décrochent une fleur de leurs cheveux pour la lui jeter quand il fait sa vuelta. Qu’il ait fait de son deuil une fête. Que tout chez lui respire « la buena educacion ».

Et quoique cette passe ne soit pas la tasse de con leche de Sevilla, elle se pâme de le voir traverser la piste, comme le faisait Paquirri, la cape derrière soi traînant dans le sable, pour aller s’agenouiller devant le toril, en se signant un peu dans l’attente de l’afarolada qui accueillera le premier assaut de son adversaire. Ce geste, tel le coup de chiffon sur la craie du tableau noir, efface cette date funeste du 26 septembre 1984 où un torero est mort. Cette passe n’est pas à Séville une larga afarolada de rodillas a porta gayola ; c’est pour lui comme pour nous une inattendue et majestueuse assomption. Une poignée d’étoiles d’aficion jetées vers le ciel en un brindis sans rancune.

Séville, 1er mai 2017- Francisco Rivera Ordonnez, Juli, Cayetano/ Daniel Ruiz

La corrida est une fête. Aujourd’hui plus que jamais. C’est no hay bilettes pour la despedida de Fran, avec son cadet au paseo ! Plus sévillan, il n’y a pas. C’est ce que j’avais dit à un ami qui se trouvant à Séville pour le boulot m’avait confié que ce cartel ne lui disait rien… Por Dios !!!! Reconnaissons qu’il n’a pas été long à convaincre. Il suffisait de trouver le bon argument. Alors, sans hésiter je lui ai dit, avec le plus de ménagement possible : « Tu sais à Séville, la corrida ce n’est pas la pesée des bœufs, c’est autre chose ».

L’étrange de l’affaire, c’est que la despedida de Fran a été à sa manière, regular. Sans chichis ni tristesse. Pas celle d’un orgueilleux ou de qui veut se faire regretter. Un au revoir poli et même assez classe, mais dépourvu de tout déchirement. La Maestranza, d’ailleurs le savait qui, assez curieusement, n’a pas invité le torero à saluer après le paseo comme on pouvait imaginer qu’elle le fît. Tout se perd. Il a fallu sa traversée du ruedo pour sa première puerta gayola pour que Séville s’ébroue, les banderilles, une dernière paire por dentro de toute beauté, pour qu’elle chavire, sa seconde faena face au meilleur toro du jour pour qu’elle éprouve à nouveau les limites du torero assez largement en –dessous de son adversaire plein de codicia et une épée portée avec un bel engagement pour qu’elle lui consente une oreille. Parce que pour rien au monde elle n’aurait souhaité priver le fils d’une dernière vuelta à la Maestranza, faisant mine à cet instant de ne pas songer à celle qu’elle avait offerte 33 ans auparavant, ici même, à la dépouille de son père, un cercueil minuscule balloté sur une mer d’aficion agitée de chagrin. Y songeait-il, lui, à cet instant ?

Cayetano est mannequin Armani à la ville et torero quand ça lui chante. Est-ce cette tête de gitan ? Ce physique qui irradie d’une étrange sauvagerie ? En dépit de sa carrière aléatoire en dents de scie, on le sent plus torero que mannequin. Armani doit bien aimer la testostérone sous les belles étoffes. Il fallait le voir à sa puerta gayola, le cadeau qu’il fit à son frère. Une allure inouïe de macho, bien calé sur des cuisses puissantes. Rien dans son cite n’évoquait le don ou le sacrifice, à la différence de Fran. Tout n’était ici que défi viril et provocation guerrière. Manquait que la Kalach ! Beau à couper le souffle. Enorme au capote, véroniques de la casa, mains très basses, étirant drôlement la passe comme à l’horizontale mais avec milles vibrations. Puis des chicuelinas marchées pour mettre le toro en suerte, mains quasiment dans le sable, des passes si méprisantes et gorgées de toreria que le toro en a perdu les papiers dans une vuelta de campana dont il sortira hélas quasiment invalide, sous les protestations du public un peu lassé par l’état des troupes animales, terriblement inégales de présentation, la plupart faibles et toutes sauf le quatrième au jeu médiocre.

On retrouvera cette allure au quite à la cape sur le dernier par farol et gaoneras, le farol merveilleux de distinction virile, les gaoneras limpides comme l’eau pure. Très grande paire de banderilles d’Ivan Garcia qui met le feu puis brindis de Cayetano à son frère dans los medios qui nous arrache enfin des larmes. Toreo de faena grande devant un très médiocre adversaire manso et fuyard avec une série à genoux à vous soulever l’âme de toreria, de temple et de lenteur suivie d’une courte série de trois derechazos, le corps relâché, la main basse, enchaînés à un pecho souverain. Nouvelle série courte avec sans doute les deux plus profonds derechazos de la faena et un desplante gitan, où l’on croit qu’il va en faire un avant de le voir tourner les talons par mépris à l’égard de cette bête de peu. C’est ça son desplante : une hautaine répudiation. A gauche, le toro n’a rien ou plus rien et fuit aux tablas. La musique continue à jouer comme si de rien n’était dans une ambiance de Titanic taurin. Cayetano parvient à arracher une ultime série d’aidées par le bas somptueuses avant d’en terminer d’une belle épée. Très grosse oreille avec forte pétition de la seconde. « Tu vois, Séville, ce n’est pas la pesée des bœufs, c’est autre chose ».

Juli n’a rien pu faire de son lot en dépit de son poder, le premier fuyant aux tablas dès la deuxième série, le cinquième, un toro gras, complétement décasté et faible qui n’avait rien à faire dans un tel ruedo.

Séville, mardi 2 mai 2017- Morante, Perera, Javier Jimenez/ Garcia Jimenez

Complet désastre ganadero dont on sort abattu en dépit d’un miracle de faena de Morante devant un toro lent et faible qu’il a ralenti encore davantage en le ressuscitant un peu. Temple, absolue économie de geste, l’état de son adversaire lui interdisant toute enluminure baroque. Faena d’une très grand classicisme rondeno. Pas sévillane du tout. Pas le moindre toque de muleta à gauche, ça vient tout seul. C’est beau et assez grave. Et le miracle absolu c’est que ce n’est pas fade. Saluts.

Perera sera très volontaire face à son premier qui fuit aux tablas et s’y tanque. Abondant et long face au suivant auquel il veut à tout prix servir sa faena maison qui laisse Séville de marbre.

Séville a soutenu avec une ferveur étrange le toreo profilé et fuera de cacho de Javier Jimenez qui a certes une belle allonge de bras mais ni le sitio ni la distance et qui passera loin du moins mauvais du jour, le sixième. C’est sûr « Séville, c’est autre chose ». Pas toujours pour le meilleur.

 

 

16/08/2016

Béziers, 15 août 2016 - Miurada, Rafaelillo, Mehdi Savalli, Alberto Lamelas

Corrida à nous réconcilier avec ce qu’on aime. Un ciel aux éclats d’armure, couleur cendres d’après bataille. D’assez mauvais augure pour les hommes et on prend place en se disant que l’heure n’est pas aux chichis.

Le lot ne démentira pas, disparate mais aux exemplaires bien présentés, en cornes, de 550 à 660 kgs, la plupart avec beaucoup d’allure et une grande présence en piste en dépit des signes de faiblesse des deux premiers. Des Miuras durs mais maniables. Des qui imposent le silence et exigent l’attention, du torero et de l’arène. Et l’arène (hélas aux 2/3) a été parfaite.

Moins savante que d’autres, c’est sûr, mais pleine d’empathie pour les braves qui sont ici les hommes à pied. Qui ne jauge ni n’ergote. Pas calculatrice pour un sou. Mais qui sait ce qu’est un combat et une passe qu’on arrache à ce type d’adversaire. Ou tout se joue, tout au long de la corrida, à chaque passe. Tout ? Pas la joliesse d’une broderie de salon certes, mais la vie d’un torero.

Voir Alberto Lamelas, encore convalescent de sa campagne française (Alès, Mont-de-Marsan), un sparadrap sur la joue en souvenir du dernier coup de corne, le pas quelquefois mal assuré, non par la peur mais de douleurs qui manifestement se rappellent à lui, le voir traverser l’arène pour aller à porta gayola accueillir son premier adversaire a quelque chose de grandiose et de tragique à vous renverser l’âme. L’aficion de ce type, maigre et livide, sans cesse puni par la corne, souvent débordé par le toro mais qui ne peut vivre que face à lui, est héroïque. Ce premier adversaire le condamne à la main gauche, alors toute la faena ne sera que de naturelles. Pour sûr, pas des bien belles, ni des bien dessinées, pas des bien liées…. et ça, ça nous arrange : entre deux on parvient à respirer un peu ! Mais des naturelles, le tissu et la corne si près du corps, la mort qui rode sans cesse, le genio et la caste se liguant contre le petit homme, on en verra plus qu’il ne nous en faut, plus que tout autre en aurait données. Quant aux trois manoletinas finales, il les a jouées comme on abat ses atouts en fin de partie. Et par trois fois, sur chacune de ces passes, la Grande Faux n’était pas loin. On songeait, en se maudissant, à l’air des cartes des bohémiennes dans Carmen….

Evidemment, comme les joueurs auxquels le sort ne sourit guère, Lamelas a hérité des deux plus Miuras du jour. Son second qui a subi trois très grosses piques ne lui a pas laissé un instant de répit. Chaque passe était un supplice, pour nous et sans doute pour lui, mais ces passes, il les a données, comme un valiente, un valiente sans grand bagage, qui obéit aux injonctions de sa cuadrilla agrippée au burladero comme le noyé à sa planche, mais qui exécute sans fléchir ni réfléchir, avec un cœur gros comme ça qui en impose. Avant de tuer al encuentro d'une épée efficace.

Medhi Savalli, lui n’est pas un torero tragique, c’est un torero solaire qui irradie dans le ruedo. A voir l’accueil que lui réserve Béziers, on se demande bien pourquoi, on ne le voit pas plus souvent ailleurs en ce moment d’aficion anémiée qui a tant besoin de joie et de fureur nouvelles.

Capeador puissant (c’est lui qui fera la première porta gayola, mise en suerte au cheval par chicuelinas marchées), banderillero athlétique, sincère et spectaculaire (son quiebro aux planches sur le premier qu’il arrêtera par deux fois a cuerpo limpio ; ses poder a poder et sa pose al violin sur le second), sa joie de toréer connecte avec le public, plusieurs fois debout sur ses deux combats, de manière peu commune.

Son premier, le plus faible du lot, le contraindra à écourter la faena. Sa seconde devant un très mobile et exigeant adversaire sera plus complète avec une première moitié, facile, ample, rythmée, pleine d’alegria, sur les deux mains, avant que le tout ne baisse un peu de ton, faute sans doute de dominio. Mais le public avec reconnaissance et sans frustration (Medhi n’a toréé que 5 fois l’année passée en Europe et Béziers le sait) parviendra, après une épée habile et efficace, à arracher une oreille à la présidence. Je suis ravi pour ce jeune torero qui mérite une meilleure place dans les cartels qu’on nous concocte.

La maturité n’est pas une disposition commune, c’est une qualité singulière qui récompense quelquefois une longue expérience. Elle donne à Rafaelillo une patine nouvelle et inattendue, comme on s’aperçoit soudain qu’un objet familier auquel on ne prêtait plus guère attention est en réalité de grande valeur.

Rafaelillo a été souverain tout l’après-midi, y compris dans son rôle de chef de lidia, attentif, solidaire et bienveillant ; et il fallait le voir s’apprêter à venir au secours de Lamelas lors des mises en suerte aux tercios de piques, le conseillant comme un aîné, un grand frère qui n’avait rien oublié de ses années d’apprentissage, ni de l’adversité.

Sa première faena sur un toro long et puissant mais marquant une légère faiblesse des antérieurs qui interdisait de le toréer autrement qu’à mi-hauteur- et toréer un Miura à mi-hauteur tient du miracle- était impressionnante de savoir-faire et de technique. Sûr de lui et dominateur, Rafaelillo remporta justement la mise (une oreille).

Mais c’est sur son second, « Aldeano », récompensé par une vuelta, un long toro cardeno de 590 kgs, dur, encasté mais avec un fond de « noblesse », enfin celle des Miuras, toujours mâtinée de vice, qu’il épate tant à la véronique qu’à la muleta. Droit, vertical, relâché, avec temple et toreria. Les pieds bien en terre, un poignet qu’on ne lui connaissait pas. Inouï.

Rafaelillo était annoncé, et c’est un Urdiales d’il y deux ans ou un Cid de la grande époque que l’on voit.

Le toro de grande classe, enfin celle d’un Miura vous avez compris, se réserve davantage à gauche. Rafaelillo parvient à égrener des naturelles, remet son toro en suerte à cuerpo limpio puis déploie la muleta et recommence. Le toro soudain se rend, alors le toreo grande du début peut reprendre, avec un bouquet de cinq naturelles de face, merveilleuses de position et d’exécution. De temple, de dessin, de poignet. Des naturelles où chacune compte.

Ca pourrait être fini, et ce ne l’est pas. Reste encore une arrogante passe à l’envers avec changement de main par quoi le torero signe la plus belle faena que je lui ai vu faire, aux arômes sans doute de celle de Madrid cette année qui lui avait tiré des larmes, comme souvent les consécrations tardives, où l’on s’afflige dans un ébranlement d’émotions de voir tant d’années de galère soudain justifiées. Les surgissements de gloire au coin du chemin éprouvent toujours les nerfs. Même les nerfs d’aciers des combattants de l’arène. Belle épée, deux oreilles, vuelta al toro dans l’enthousiasme général.

Oui, en dépit de tout, le grandiloquent ténor du début, le « Se recanto », avant la sortie du sixième, le petit maire mal fagoté et vibrionnant en extase derrière ses plantes vertes, et le triomphe de « Panthère », l’homme du toril qui vint saluer aux tablas ; en dépit de tout, cette corrida de présence du toro et la belle journée à Thézan-les-Béziers m’ont réconcilié avec l’aficion.