Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

26/08/2015

Le cartelazo de Saint-Gilles, 23 août 215

C’eût été partout ailleurs une très grosse affiche. A Saint-Gilles, c’était un cartelazo. Un sacré cartelazo.

Voici un bon mois que nous avions pris les places pour ce mano a mano Castella/Lopez Simon. Nous régalant de cette affiche de rêve. Un torero de la maturité dans sa plus belle saison face à l’inattendue révélation de la temporada.

Pris les places et organisé l’avant-corrida en réservant une forte tablée sous les platanes non loin des arènes, en terrasse du restaurant Le Cours. Nous sommes tous là ou presque à 13 heures, heureux de partager les quelques heures qu’il nous reste avant de goûter, mais alors chacun pour soi, les plaisirs ou l’inattendu de la course du jour. 

Las, le temps menace : le ciel est cardeno oscuro et le vent bourrasque les platanes au-dessus de nos têtes, comme un toro qui cabezea méchamment dans la muleta. Un vent d’en bas, épais, lourd, irrégulier tel un cinqueno auquel on ne la fait pas. Muy hijo de puta. Et quand on s’attable, c’est enganchones dans les rangs !

Aguanter l’alea d’une possible annulation de la corrida du jour, les aficionados savent faire. C’est d’ailleurs à cela qu’on les reconnaît. D’abord, parier toujours sur le maintien quoiqu’il arrive et prévoir le coup, vêtements chauds en plein mois d’août, ponchos, impers, K Way, parapluies, prêts à s’emballer, à s’empaqueter, à se saucissonner, à s’encagouler dans du plastique, et tant pis si on ne ressemble à rien, l’essentiel est de pouvoir tenir deux heures sous la pluie au cas où.  Car deux heures ainsi affublés sur les gradins, pitoyables comme des SDF sous des cartons dans la rue, c’est mieux que pas d’arènes du tout.

Ensuite, n’en rien dire,  surtout ne pas évoquer la funeste perspective d’une annulation. Ni se plaindre ni se lamenter : y croire, on ne sait jamais. La météo, le plus grand péril de l’art taurin avec la blessure du torero, est le secret de famille des aficionados : y penser toujours, n’en parler jamais.

Alors, quand ça tonnerre bas, quand de grosses goûtes rafalées par le vent s’écrasent sur les nappes, les plus exposés enfilent leur poncho comme si de rien n’était. On blague, on se charrie, on s’illusionne – «  Et Mexico le 31 janvier, ça te tente pas ? ». Et quand soudain, ça déluge un mur de pluie, épaisse comme la corde, quand le jour devient jaune et mirage sous des opacités de mousson, indifférents aux trombes d’eau qui font ployer la bâche sur nos têtes et aux tintements métalliques qui sonnent comme haubans en novembre, on échange, faussement insouciants, tel le torero feintant une attaque soudaine du fauve par un gracieux recorte, sur la salade de poulpes tièdes et l’amertume chic, un peu sophistiquée, du blanc d’Or et de Gueule. « Il se hausserait pas un peu du col, ce vin ? Tu as goûté le Mourgues du Grès ? Ca c’est du rosé ! ».

La conversation prend ses aises, circule, tourbillonne, s’emballe. Parler de tout mais pas de la rue qui s’écoule à gros bouillons le long de la terrasse ; la corrida n’est que dans trois heures ; on ne sait jamais. Cependant, la tempête qui nous tenaille imbibe sans qu’on s’en avise nos souvenirs lointains. Pas de souvenirs de corridas sous la pluie, ah ça non ! Les faenas épiques, zapatillas et sabots dans la boue, les ruedos mitraillés de grêlons, les tendidos qui cascadent sous nos fesses, on en parle uniquement quand la tenue de la corrida est définitivement compromise. Comme pour signifier, devant les taquillas rideaux fermés que, malgré tout, on aurait pu faire un effort. A cet instant à Saint-Gilles, nous enivrant encore d’illusions, nous n’en sommes pas là. Et on se garderait bien d’incommoder davantage les Dieux de l’arène.

Alors, on parle d’autre chose. Les éléments poussent néanmoins le propos, comme de gros nuages, vers les terres tropicales, les zones humides et les expéditions aventureuses, allez savoir pourquoi ? Sylvie évoque ses quatre jours dans la forêt amazonienne en Equateur, Laurent un projet de voyage à Bangkok, Bruno le chemin des Incas sous la neige (« Et quatre jours de marche, c’est pas trop dur ? ») ; on se refait Angkor. D’autres, qui préfèrent sans doute demeurer plus au sec, se chuchotent, complices, des demi-confidences sur les nuits chaudes tunisiennes. Les glorieux sont prêts à ressortir le smoking dit « de Cédric » pour le futur Prix Nobel de biochimie de Laurent. On commente la rentrée littéraire (Laurent Binet et son livre sur Barthes tient  la corde) et le billet de 20 euros qui a fait la une du Midi-Libre, qu’un avocat général, pris de repentir, a remis là où il l’avait chipé, dans le sac à main de sa voisine de bureau. La justice a sévi comme un moine se flagelle mais sans s’aviser qu’elle exhibait ainsi ses plaies hors les murs. La discrétion n’est plus de mode. Les secrets de famille non plus, sauf la pluie et le vent pour les aficionados ….!

Le Domaine de l’Hortus et l’amitié coulent à flots. Le reste aussi ; des trombes d’eau, hélas. La bâche fait de plus en plus le gros ventre sur nos têtes, de fortes occlusions et des retenues boursoufflées que les serveurs auscultent à coups de manche à balais, comme on fiche le doigt dans le gras d’un bourrelet, ici pour faire gouttières et évacuer l’eau. Ca marche :  elle coule à seaux. De gros « splatch » partout !

Il faut bien se résigner : nous prendrons le dessert en querencia.  A l’intérieur où l’on nous trouve une place : voilà beau temps que les déjeuneurs sont repartis.

C’est à cet instant que nous apercevons un fourgon de torero garé devant le restaurant. Le jeune Jean-Rafaël, un sacré feu-follet d’aficion, toujours le premier durant la vuelta à demander au torero de lui lancer son trophée, un immense collectionneur d’oreilles, va aux nouvelles. C’est Lopez-Simon dont il revient chargé de photos dédicacées. Le jeune maestro est là qui se repose dans l’hôtel où nous déjeunons et qui s’habillera peut-être, si la corrida est maintenue.

Au fond, désormais nul ne se fait plus d’illusion, mais savoir le torero à l’hôtel, c’est l’imaginer un peu parmi nous, sur le radeau en pleine tempête. Quel est son état d’esprit ? Déçu d’avoir parcouru tant de kilomètres cette nuit pour rien ? Ou finalement soulagé d’un risque qui n’a plus à être pris ?

Alors, soudain, sans s'en apercevoir, rien de prémédité, à l’heure de la corrida que l’on sait annulée, on s’excite, on s’emballe comme si on prenait place pour le paseo, et cette putain de corrida fichue on va tout de même se la faire !

Et d’abord en terrasse où, à la faveur d’une relative accalmie, nous reprenons place en disposant les tables en carré sans rien demander à personne. Jean-Raf sera notre maître d’œuvre qui se faufile partout, il nous signale des hommes de la cuadrilla qui remballent les bagages. On leur offre un verre de Jet. On ne sait pas vraiment qui est qui, piquero, banderillero, valet d’épée, chauffeur ? Peu importe. Ils n’osent pas refuser le verre mais y trempent à peine les lèvres. On leur parle de la corrida de la veille à Malaga – les toros ne sont pas bien sortis…, une vuelta pour Alberto seulement. On leur donne rendez-vous à Nîmes – mais « Vendanges », l’appellation de la feria, n’a pas l’air d’évoquer grand-chose. Ils toréent le lendemain dans la région de Murcia et pour l’heure on a l’impression qu’à chaque jour suffit sa peine. Le chapelet de triomphes de Lopez Simon s’égrène, sans doute comme les autres, prière par prière… Julie reconnaît Alberto Sandoval, le piquero : c’est ce petit jeune homme si menu, au pantalon impeccable, chaussé de mocassins, qui consulte son Facebook, un peu à l’écart des autres.

Tant de toreros sur notre brin de terrasse menacée par les éléments, c’est l’Arche de Noé ! Nous sommes ravis, un peu gauches, nerveux et embarrassés comme pour une inattendue rencontre amoureuse qui vient trop tôt. Plus spontané, Jean-Raf, une belle sacoche de cuir suspendue à l'épaule, donne un coup de main à la cuadrilla, en la rangeant dans le coffre du fourgon des toreros et on rit avec Florence des prouesses de son fils.

Voici le maestro qui apparaît, un long jeune homme mince en survêtement sans chichi, le blouson fermé à ras le cou, la tignasse mouchonnant en casquette bas le front, un peu surpris de voir tant de monde à sa sortie de l’ascenseur. Il s’approche l’air timide,  les bras drôlement collés au buste, le menton un peu dans le cou, le sourire gêné, de petits yeux en entailles profondes,  enfouis comme pour dissimuler un rien de mélancolie, mais qui s’embrasent soudain d’éclats de diamant noir. Fulgurants. Des flammèches indomptées. Des départs de feu. Dont l’intensité surprend sur un  physique aussi aimable.

Alberto- c’est son prénom- se prête avec grande gentillesse à la prise de photos, aux autographes et aux encouragements de la bande qui lance ses sesames pour entrer en conversation : « Nos vemos por Vendimia en Nîmes! » « Estaremos  en Madrid para la feria de Otono ! » « Suerte Maestro ! ». C’est étrange de voir de si près et en de telles circonstances un torero déjà puntero mais que l’on n’a pas encore vu toréer. Cherchant à deviner ses mystères à partir de sa manière d’être dans le hall d’un restau de Saint-Gilles par jour pluvieux. Et, soyons francs, on ne voit pas grand-chose, sauf ce corps qui encombre un peu et ces lueurs de forge dans le regard. Evidemment je rate toutes mes photos. Dégoûté j’en prends une de la pluie. Celle-là est réussie. Pour les autres, je compte sur Marc et sur Julie, mes amis sur Facebook.

Vous dites « toreo » ? Cette fois-ci, aussitôt désaimantés de Lopez Simon, nous y sommes ; la corrida a commencé, chacun y va de son histoire, de son anecdote, de son beau souvenir. José Tomas bien sûr, à Madrid, ses deux corridas de juin 2008. Laurent et Sylvie étaient de la première, souveraine, d’un seigneur, une Odyssée ; Jean-Pierre et Florence de la seconde, épique, d’un guerrier, l’Iliade. Chacun raconte la sienne, on l’a entendue mille fois et on ne s’en lasse pas. Julie parle cheval, de piquero et de rejon. De Cagancho qu’elle  a connu de près, pas farouche le Cagancho qui lui posait la tête entre les seins.

On évoque les toreros de naguère, Julio Robles, Roberto Dominguez, en se demandant s’ils auraient toujours leur place dans les ruedos d’aujourd’hui, si faussement exigeants, si étriqués.

On cite aussi ceux dont a perdu la trace ou à peu près.

- Damaso Gomez ?

- Damazo Gonzales ! bien sûr que je l’ai vu!

- Mais non pas Le Damaso ; Damaso Gomez ! ».

- Et El Calatraveno ?

- …..

- Oui Mossieu :  El Calatraveno » !

- Et Cordobés à Saint-Jean de Tyrosse…. Après la course, il nous a tous invités à dîner  au Grand Palais à Biarritz, enfin tous ceux qui étaient là encore ! au grand désarroi d’El Pipo qui, sachant que la femme d’El Cordobes fêtait ce soir-là son anniversaire, a fait mine d’un malaise pour précipiter le départ du maestro et l’inciter à la rejoindre.

La pluie a cessé mais pas le Jet aux glaçons…. On se refait des faenas, on enchaîne les passes, on était beaux et jeunes, on s’épate de faroles de souvenirs, de largas cambiadas de rodillas d’émotions, de trincheras de bodegon, du loup grillé de l'année dernière à Malaga après avoir vu José Tomas.On revient au temps présent, on s’organise pour Bilbao : c’est Rudy  qui fera la tournée et ira chercher les compagnons à 6 heures du matin.

- C’est pas un peu tôt 6 heures ?

On trinque en l’honneur des Pedraza de Yeltes du 15 août à Dax, chagrins que Nîmes soit aussi parcimonieuse en toros-toros.

Cà tourne, ça s’écoute plein d’admiration dans les yeux, les souvenirs des uns deviennent ceux des autres, on se connaît depuis mille ans et toujours on en apprend ! Rudy qui doit trouver la faena bien belle mais qui a laissé ses instruments aux arènes enchaîne soudain trois chansonnettes ; Philippe, son tuba, et Vincent, son trompette, se marrent, ainsi que les clients qui arrivent pour le service du soir.

Car le temps a passé. Tout à l’heure nous avons secoué les mouchoirs blancs quand Lopez Simon est parti au volant de sa belle voiture neuve avec la fierté de qui vient de gagner au loto. Il se fait tard, Alexandra et Bruno nous ont quittés et nos trois amis de Comps, des nouveaux, des amis d’amis, très charmants et assez amusés, s’en vont. On leur donne rendez-vous comme à des frères en aficion à la Petite Bourse à Nîmes pour les Vendanges. Il n’est pas question de ne plus se revoir. La course était trop belle.

Voilà plus de sept heures qu’on est là, dans ce chaudron d’aficion, toréant la pluie et le temps qui passe.  Nous lèverons le camp à 20h 30. Sans nous aviser que c’est l’heure à laquelle, si elle avait eu lieu, la corrida du jour se  serait terminée. Pour sûr, ce fut un sacré cartelazo !

PS : Lopez Simon, le torero du jour, a posté un tweet dans la nuit : «  Hoy una pena que se suspendiera el mano a mano con el maestro Castella en Francia por las lluvias », suivi d’un autre : « Pero pude sentir la felicitad de expresarme con libertad y sentir el carino  y comprension de su aficion ». Et, ça, on l’a vraiment pris pour nous…..

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

31/05/2013

Madrid, Sans Isidro 2013, Talavante et les peintres

Madrid, 23 mai 2013, Finito de Cordoba, Morante de la Puebla, Miguel Angel Perrera/ Jandilla

Les Jandilla sont sortis comme à Nîmes, faibles, sans trapio, décastés, les cornes en plus.

Finito a pris 15 ans depuis notre derrière fois, mais il a toujours cette gueule  d’acteur américain des années 50, le cheveu abondant et le regard délavé par la peur qui en épuise l’éclat. Dans un élégant habit étain et blanc, il n’a pu, devant de tels adversaires, justifier son retour à Madrid où il n’a plus paru durant des années. Devant son premier toro qui a fléchi dès le troisième capotazo, puis encore sous la pique, le tendido 7, peu charitable, ricanait des « olé » à chaque derechazo, mais le poignet du maestro est tel que les sarcasmes ont fléchi à chaque passe, s’effilochant en un murmure de mauvais perdant , jusqu’à la trincherilla finale qui a mis le tendido 7 échec et mat. Une mauvaise épée  a cependant donné sa revanche au tendido  : la vengeance est un plat qui se mange froid. Il nous a été resservi sur le toro suivant en dépit de véroniques très dessinées à droite, sans motif aucun à la faena, sous grand vent et face à un toro parado, le torero sans option ayant été incompréhensiblement sifflé comme s’il était passé à côté d’un brave.

La toreria de Morante a fait rugir Las Ventas comme si nous étions à Séville, en tout cas au capote. On a même eu droit, au quite sur le quatrième, à cette demie de Séville qui n’est plus un remate, une passe qui conclut une série de véroniques, comme l’on referme un éventail avec autorité ou avec grâce. Non, là, on court derrière le toro fuyard, on se pose de trois quarts, le temps s’arrête et Morante lui imprime  son rythme. La passe est donnée ainsi, isolément, pour elle-même, pour la beauté du geste. Détachée de toute chose, elle ne commence ni ne conclut rien : elle n’a aucun sens taurin. C’est très décadent, très pinturero et, avec Morante, un moment de poésie pure, un peu forcée, démonstrative. Parnassienne. Du José-Maria de Heredia.

Miguel Angel Perrera, lui, n’est pas un poète. C’est un torero de grande taille qui doit d’abord le faire oublier, et il y parvient en se tenant bien droit, la main basse, le plus souvent pieds joints, par une discipline du maintien où le naturel n’a nulle place : c’est le prix de l’élégance, comme pour les mannequins et les danseurs étoiles. Le risque est évidement la dérive Carla Bruni de la chose, mais Miguel, lui n’a rien d’évaporé et son regard est de guerrier. Il est tombé sur « Honorable », convenablement nommé. Très belle demie, le geste lent et dessiné après accueil par delantales puis parones, et faena qui a grandi son toro, cité de loin, joliment embarqué, main basse et pecho enchaîné. Bel aguante quand le toro sous le tissu le regarde. Enchaînements sans bouger d’un pouce, deux naturelles énormes mais non liées, changement de main et, à la fin, les très à la mode bernardinas, ajustées mais toutes données sur la corne droite. Saludos y vuelta. Ce torero, comme notre Sébastien, n’est vraiment d’un autre ordre qu’à Madrid. Sur le dernier, le plus brave aux piques et très allant aux banderilles, on a un temps espéré une fin de course enlevée. Hélas, il n’y eut plus de toro dans la muleta et Perrera a toréé en déchargeant la suerte sous les sifflets du tendido 7, avant d’abréger à notre complète satisfaction, pressé d’aller tapear entre amis pour oublier cette après-midi de peu.

Madrid, 24 mai, Castella, Manzanares, Talavante/ Victoriano del Rio

Il y a des journées merveilleuses : un con leche à un coin de rue sol y sombra, sur une table branlante comme souvent en Espagne, El Pais dans les mains ; la façade baroque, le pavement de jaspe et la chaire rococo de Santa Barbara, la salésienne ; une expo au Prado « La Belleza encerrada » sur les œuvres de petit format de cabinet de curiosités, où l’on aimerait tout emporter si l’on était sûr qu’on nous en laisse une à accrocher entre quatre murs pour le restant de nos jours. Une journée d’exaltation douce que rien  n’altère, pas même le tendido 7 ce jour.

J’étais au 8, déjà sol y sombra mais tenu en respect par ce voisinage ombrageux qui donne le ton. Au 8, on fait comme au 7, avec plus de mesure certes, mais tout de même en se conformant. Alors quand Manzanares a toréé comme à la Maestranza, en déchargeant la suerte pour mieux lier les redondos, quand il a fait expirer les naturelles à ses pieds, quand il a enluminé sa faena de changements de mains par devant, quand son toreo de si grande élégance n’avait plus rien d’un combat et tout d’un joli ballet avec ses entrechats et ses pointes délicates, une fin par ayudados por alto et trincherillas, le tendido 7 a hurlé sa rage, sifflé, tapé dans ses mains sur l’air des lampions. Ce toreo gracieux, facile, superficiel, décoratif, dépourvu de tragique est, pour lui, une hérésie et il s’en veut le cordon sanitaire. Véronèse et Tiepolo ne sont pas peintres en Espagne ! Au 8, on sentait un peu d’embarras ; on y est cultivé d’autres choses et on y a le goût plus fin ; Véronèse et Tiepolo tout de même… C’est alors que Manzanares, grand seigneur au sang bleu, a tué d’un merveilleux recibir, arrachant un triomphe à l’arène, comme la sorcière le coeur de Blanche-Neige. Je me suis levé, j’ai applaudi à tout rompre, j’ai secoué le mouchoir blanc et mon aimable voisin, soucieux de me faire plaisir, m’annonça que l’oreille était tombée, à voix basse comme s’il redoutait qu’on le surprenne.

Pour Sébastien Castella ce fut plus facile ; il s’est intelligemment soumis à l’injonction du tendido 7 qui lui a ordonné de ne pas combattre son premier, blessé à la patte dès l’entame de faena ( Nous avions vu deux paires de banderilles, surtout la dernière, extraordinaires, posées par Ambel, gueule de majordome de maison anglaise, dans un merveilleux habit noir) puis a dû affronter le cornivuelto suivant avec toute la sympathie qu’inspirait à l’arène une telle paire de cornes. Quand Sébastien s’est préparé, depuis le centre, à citer le toro par passe cambiada dans le dos, toute l’arène, tendido 7 compris, a dit «  chuuuut », en signe d’attente et de respect, puis a crié « olé» sur la passe du mépris de fin de série. Le toro avait plus de jeu que de présence mais Sébastien a toréé comme jamais, surtout de la main gauche dans des séries, citées mi-distance, la main bien en avant, très templées et de grande profondeur. Un instant, en cours de naturelle, l’étoffe se dérobe sous l’effet du vent : le toro suit le poignet qui continue comme si de rien n’était. Même sang froid à droite quand le toro arrête sa course au milieu de la passe et regarde l’homme. L’homme ne bouge pas d’un millimètre et Las Ventas alors exulte ! L’incident, c’est son truc, son dada, sa passion à Las Ventas, quand soudain quelque chose s’interrompt, craque, se brise mettant le torero au défi et que l’homme, alors, ne rompt pas, attendant impassible et rustique que le cours naturel des choses reprenne si Dieu veut. Porfia finale qui entretient le feu, trincherillas, épée jusqu’à la garde. Une oreille de poids. N’eût été une mort un peu lente, deux n’étaient pas loin. Félicitations du voisinage qui me complimente. Ici on n’appelle pas Sébastien autrement que  « El Frances ».

Artillero était le troisième, toro pour Talavante. Un manso de gala, qui sort du toril à petits pas, s’arrête  mufle au sol, gratouille la piste et fuit dès qu’on le cite. Le tendido 7 salive déjà de plaisir :  « a cada toro su lidia ». Ruant d’un cheval à l’autre pour mieux éviter les piques, même lorsque Talavante fait placer le piquero sobresaliente devant  le toril pour prendre le couard à contra-querencia. Aux banderilles, le toro sort violent et brusque, la charge gorgée de sauvagerie. A cet instant, on se dit que cela ne vas pas être facile pour Talavante, le torero qui n’a pas de chance.

Talavante, lui, ne sort pas d’une toile de Véronèse ou du Tiepolo. C’est d’ailleurs ce que m’explique mon voisin avec ses mots à lui, en l’opposant à Manzanares, né une cuiller en argent dans la bouche, ce qui, en tauromachie, n’est pas de bon augure. Talavante n’est pas non plus dans le quota des jolis garçons. Inégal, à la recherche d’une tauromachie hiératique, dédaigneuse des vanités de ce monde, il porte sur un visage à la Philippe II, prognathe et sans éclat, le détachement des martyrs sans gloire. Son corps aussi est d’un autre âge, noué, arthriteux, comme abîmé par les désolations d’une retraite à l’Escorial. Enfin, les jours de triomphe, son sourire est laid, sans joie ni charme, un sourire par ce qu’il faut bien remercier, comme le pauvre la main secourable. Tout en Talavante est du XVII ème siècle. Une toile de Vélasquez. Le chevalier à la triste figure et le gueux, tout en un.

Talavante cite son toro pour quatre statuaires valeureuses, Artillero vient avec force mais ça passe. Changement de main, Talavante cite à gauche et soudain c’est Moïse face à la mer Rouge : le toro se déploie, humilie, fait l’avion dans la passe et c’est miraculeux. L’arène est un peu désappointée de voir le torero reprendre la main droite, mais c’est pour le seul plaisir d’un changement de main dans le dos et tester à nouveau la reprise du bolide. Ce n’est plus un toro c’est une Ferrari qui nous régale. Talavante le remate et lui tourne le dos comme il le ferait au vulgaire ? Il est aussitôt pris et se retrouve à cheval sur Artillero. Un peu ridicule mais rien de grave. On rit gentiment et ça continue. Droite encore, changement de main à nouveau et à nouveau la caste irradiante dans des naturelles longues comme le jour, templées comme le rêve, la main basse, le poignet extraordinaire, des naturelles comme celles de Séville, plus belles encore quand elles font suite à un changement de main qu’elles prolongent comme des nuits d’ivresse qui ne se terminent jamais. On hurle de plaisir, on hurle pour ce toro-là, on hurle de joie de la joie du torero à nous rendre fous. Oui, même le tendido 7 hurle son plaisir à tant de toreria, et le 8, du coup, commence à se détendre. Talavante réduit le terrain, près des planches, son toro va et vient, lui ne bouge pas, la muleta toujours plus proche, le toro aimanté au tissu. Parfois on applaudit non pas la passe mais la seule position du corps de l’homme, exposé au-delà de la ligne de front – « Manzanares prends en de la graine » grince le tendido 7 ! Mais il faut bien achever l’œuvre. Bernadinas, deux trincheras, épée foudroyante, deux oreilles de feu et vuelta triomphale ; on offre au torero un coq qu’il tient par les pattes durant toute la vuelta. On songe à Blancanieves, le film.

Manzanares se fera encore siffler sur son second, un toro de 600 kgs sans classe et distaido et Talavante ne forcera guère  sur le dernier qui nous a offert un beau tercio de piques avant de blesser grièvement un peon – Manzanares sera tout de suite au quite- et de se révéler court et brutal à la muleta, le tout estompant un peu l’impression générale d’une corrida à Las Ventas à quatre oreilles.

 Sortie de Talavante par la Puerta Grande dans une cohue de funérailles palestiniennes, le torero, comme un martyr, à l’horizontale sur la foule, pendant qu’un grouillement de mains dévotes le dépèce férocement des passementeries de son habit de lumière.   Et je suis sûr que le tendido 7, sans lequel Madrid ne serait plus Madrid, désapprouve. 

03/04/2013

Arles, Féria de Pâques 2013

Vendredi 29 mars, mano a mano Juan Bautista/ Castella- mesclun d’élevages

L’élection du pape François et sa simplicité depuis la loggia vaticane, aimable salut d’un voisin à sa fenêtre, ne nous aura épargnés, à Paris, ni un dimanche de Rameaux triste comme un ciel d’hiver ni, à Arles, la malédiction météorologique qui depuis la seconde moitié du pontificat de Jean-Paul II frappe la féria pascale. Et qu’il neige à Brest ne nous réconforte en rien !

Alors, quand on s’installe dans l’arène sous une trouée de ciel qui nous chauffe soudain comme lézards au soleil, on en rit de bonheur. Mais on éternue une heure après quand mars revient. Et deux heures plus tard, à la nuit tombée, les projecteurs nous servent une lumière pisseuse dans une froidure de garde statique au camp des garrigues en novembre.

Car cette corrida aura duré trois bonnes heures, ce qui est long quand il fait froid.

Ce mano a mano nous aura privés de la variété d’un trio de toreros et vidé l’arène d’un bon tiers de spectateurs. Les toros sont sortis bien présentés, à l’exception du dernier Alcurrucen, long, maigre et sans trapio mais qui ne manquait pas de cornes, « On dirait qu’il vient d’Ethiopie ! » s’exclame ma voisine. Dangereux le premier Puerto de San Lorenzo, les trois Garcigrande très nobles (deux étaient prévus, Juan Bautista a hérité du troisième, de réserve), les Alcurrucen, les plus braves. Tous avec du jeu.

Juan Bautista est un charmant garçon, bien élevé et à l’aficion sans mystère. Il tente de bien faire et fait bien en effet, ce qui en tauromachie est toujours insuffisant. En trois toros qui servaient beaucoup, un Alcurrucen roux et soso et deux Garcigrande très nobles, colorados avec leur poil d’hiver sur le morillo et un air d’aimables bisons, il fit peu de chose à la cape, nous servit d’élégantes entames de faena, nous lassa ensuite dans des séries lointaines et sans charme et expérimenta diverses fins de trasteo brouillonnes, par luquesinas (épée jetée à terre, passes alternées de droite et de gauche avec changement de main par devant ou par derrière) ou bernardinas cochonnées. Quelquefois la passe est plus près du corps et le corps plus relâché ; c’est alors joli mais c’est rare. Son pénible manque d’inspiration ce jour a trouvé son acmé sur son excellent troisième, qu’il a essentiellement toréé à genoux, dans une faena pueblerina, à pleurer devant un tel adversaire. Juan Bautista  a cependant régalé le public emmitouflé en plantant sobrement les banderilles sur le cinq. Tout cela est peu pour un début de saison.

Castella es diferente. Il a fait sa corrida tout seul, comme si Juan Bautista n’existait pas. Il a défilé au paseo dix mètres devant son camarade, sans un regard pour lui, ne manifestant à aucun moment curiosité ou entrain pour cette competencia qui le laissait indifférent. Et s’il est allé au quite sur le troisième toro de Jean Bautista, ce n’était pas par défi à l’égard de son compagnon, c’était parce que le toro était bon. Il a alors déployé par quatre fois le revers de sa cape dans un quite lent et vaporeux, comme une fleur qui s’ouvre à la rosée du matin.

Castella es diferente. Au physique, plein d’enfance. Au mental, plein de soi, comme ceux qui ont été privés des autres. Le cœur sec de qui s’est forgé à l’ingratitude des hommes et la trempe des solitudes amères qui font souvent les rêves immenses. Un petit page et un silex.

Il a fait face avec une belle résolution et pas mal de savoir faire à son premier, faible, désordonné, incommode, qui se retourne comme un chat et regarde les chevilles à chaque fin de passe. Il a offert son second au public, qu’il a accueilli par statutaires, le corps bien droit, le cou dans les épaules,  citant d’un souffle de muleta le toro à trente mètres, dans une attitude recueillie et offerte qui oppose à la charge de l’adversaire une inouïe impassibilité, une feinte humilité et une grande économie de geste. Une épure d’orgueil pleine d’exaltation de soi. C’était très réussi, comme tout ce qui suivra, varié, rythmé, avec beaucoup d’aisance face à un toro véloce dont Castella se joue, sans le réduire, avant la porfia finale qui vient à son heure, dans un terrain où le torero impose son aguante, les pieds joints, sans rompre face aux cornes qui menacent, l’allant du bicho, gueule fermée, faisant le reste et le prix de cette faena, justement récompensée par deux oreilles.

Mais c’est sur le dernier, très en cornes, l’ « Ethiopien » de ma voisine, que Castella sera souverain. Les arènes, gradins et spectateurs, tour sarrasine comprise, s’enveloppaient de nuit, une nuit obscure et froide qui ne laissait à découvert que l’ovale du ruedo, mal éclairé, d’un jaune flottant et flou, avec des trainées estompées de sang sur le sable. Ces aplats instables, ces tons assourdis, ces fluorescences tristes donnaient à la piste un air de toile à la Rothko.

L’habit de lumières de Castella scintillait de pales lueurs sous les projos, comme une ligne de points, un morceau de voie lactée tombée sur la piste. Il dominait ; il faisait froid. Il toréait de la main droite et il faisait froid encore. Il changea de main et dessina alors une naturelle templée, d’une infinie lenteur, longue comme la nuit, en un redondo mystérieux et inentamé, sans début et sans fin, une naturelle que l’on n’avait pas vu venir et qu’on n’a pas vu s’achever, une naturelle inouïe, comme celle de Talavante à Séville, une naturelle si rare, si pleine, si belle, si douce, si enveloppante que la nuit s’y embrasait. Ce jour Sébastien était à son plus haut niveau (une oreille).

Samedi 30 mars, Juan José Padilla, Ivan Fandino, Daniel Luque- Torrestrella

Froid. Très froid. Grosse averse sur le troisième toro. Si froid qu’on n’ose à peine se découvrir une fois la pluie cessée. Et pourtant la corrida fut des plus agréables et l’après-midi une très jolie après-midi des toros. Comment l’expliquer ?

Eh bien, c’était une après-midi de toros à l’espagnole. Sans hystérie, sans affiche de luxe, sans attente de la réussite à tout coup. Voir six toros et trois hommes pour apprécier les défis à relever, et non pas croire au miracle.

Six toros de morphologie impeccable et imposante (de 540 à 595 kgs), de la présence en piste, trois d’entre eux de plus de cinq ans et demi, les deux premiers plein d’alegria et de bravoure à la pique, encastés (hélas le premier se blessera, et la faena devra être écourtée), les suivants un ton en dessous avec quelques signes de faiblesse, les deux derniers s’éteignant au troisième tiers. Rien de grandiose, mais de la variété, devenue si rare qu’elle nous est désormais précieuse. Et il fallait voir la lidia désordonnée de la cuadrilla de Padilla sur le quatrième, qui prendra, certes mal, quatre piques, mais désorganisera le jeu des hommes, un vrai régal de toro qui ne se laisse pas faire !

Variété des toreros aussi.

Padilla et sa tauromachie rabelaisienne, spectaculaire, débridée, art païen de fin de banquet dans une auberge de la Mancha, une tauromachie de bruit et de fureur, de lutte gréco-romaine, virile, qui vous jette à grands jets des hormones à la gueule, défiant tous les anémiques de l’arène. Il y a du Chabal en lui. Puissant, volontaire, paillard, qui se remonte sans façon les couilles avant d’aller banderiller, hurle sur ses peones, par jeu ou par goût du jeu, se met à genoux, avance ainsi sur la piste à la manière d’un batracien, empoigne le toro à plein bras durant un redondo, ou bien, dans une vexation de novillero piqué à vif de s’être fait désarmer, tournant le dos au toro et s’éloignant de vingt pas, la muleta sous le bras comme s’il ne voulait plus jouer, se retournant soudain et citant alors de 30 mètres le fauve qu’il embarque dans le tissu, enfin réconcilié.

Padilla ce n’est plus de la lidia, ce sont mille saynètes en une faena, la commedia dell’arte, des faenas de tréteaux de théâtre. Mais c’est, le plus souvent, après avoir toréé de verdad comme il l’a fait face à  « Torpito », adversaire coriace, tardo et avisé, qu’il a réduit dans un silence glacial avant de changer sa manière pour amuser le public et récolter deux oreilles en récompense.

Ivan Fandino m’est apparu un peu réservé sur son premier, un toro brave mais de demi-charge dans la muleta. Comme embarrassé par son nouveau cartel. Plus délié, centré, plus lent sur le second, un peu faible mais très dominé dès les véroniques de réception, bellement toréées. Séries de derechazos profonds, naturelles très dessinées et, à la mort, l’épée drôlement tendue au niveau du plexus, comme toujours. J’aime le sérieux et l’orthodoxie de ce torero, la jambe toujours avancée, la muleta en avant et qui « court la main ». J’aime sa gueule altière, son allure d’empereur romain et le cheveu gominé dans le cou à la voyou de luxe. Je redoute pourtant la pression qui paraît habiter désormais ce torero, sorti des limbes et qui, manifestement, ne veux pas y retourner.

Luque est un merveilleux capeador, le plus grand après Morante. Surtout à la véronique. Nouvelle démonstration ce jour, de douceur, de lenteur, de délicatesse. Ses véroniques sont pleines de piété, de compassion, un geste de réconfort et d’abandon comme celui de la Sainte sur le chemin de Croix. Celles qu’il a servies sur le dernier toro du jour, un genou en terre, et la demie finale étaient – en dépit d’une curieuse et assez peu heureuse gymnastique à la Enrique Ponce, données en alternance, un genou en terre puis l’autre, avec rotation du bassin- une leçon de miséricorde. Des versets d’Evangile à ciel ouvert. Et sa première moitié de faena sur le précédent, le corps vertical, le geste relâché et templé, la muleta au plus près de soi, était d’une grande toreria, comme les recortes variés, par trincheras et passe de la firma. Hélas, Luque est très contemporain et ne peut se garder de terminer sa faena par des passes à l’envers où son toreo se dissipe. Cette faena va a menos (une oreille cependant) mais ce torero incontestablement a mas.

Dimanche 31 mars, Luis Bolivar, David Mora, Marco Leal/ Cebada Gago 

La caste irradiante. Comme on l’avait oubliée. Présence du toro à tous les tercios en dépit d’une sortie dans le ruedo généralement avisée avant d’affronter le soleil. Car c’est la nouvelle du jour, il fait beau et la tour sarrasine projette enfin sa découpe d’ombre sur la piste. Des toros qui ne cessent de charger, s’intéressant à tout ce qui bouge, cités de 15, de 20, de 30 mètres et qui foncent sur l’homme sans attendre le toque, braves à la pique, allants aux banderilles, pour la plupart inépuisables à la muleta. Des toros encastés qui méritaient sans doute une autre lidia que celle qui leur a été offerte.

Luis Bolivar, beaucoup d’allure, sans fantaisie mais non sans raideur quand il campe la figura.  Serein, appliqué, quelques passes puissantes sur son premier mais un manque de dominio que le torero compensera par une épée phénoménale qui fait à juste titre tomber l’oreille. Donnant la distance au suivant, en une évocation de Cesar Rincon, mais le manque de dominio, plus flagrant que sur le précédent, se paye à la mort. Très beau geste néanmoins, épée caidita mais concluante.

David Mora ne parvient pas à fixer son toro, inlassable, à la charge courte et qui ne cesse de regarder l’homme. Il fait face mais ne résout aucun problème et le toro gagne. Très applaudi pour le courage en dépit des réserves sur l’impuissance. Grande classe sur le suivant, le plus maniable du lot, cité de loin, avec douceur et temple (une oreille).

Marco Leal, très digne devant un bétail de cette catégorie. Apprivoisant la charge à la cape, nous régalant de ses mises en suerte intelligentes, brillant aux banderilles, faisant ce qu’il peut à la muleta et parvenant même à servir une série de naturelles de très belle facture sur le dernier, qui ne lâche pourtant rien.

Mais le torero du jour n’était pas un homme à pied. C’était Gabin Rehabi, le jeune piquero de la cuadrilla de Leal, qui nous a offert un tercio de varas de magie pure, et sans doute le plus beau moment de tauromachie de cette féria arlésienne. Menu comme un jockey, cavalier élégant, ce picador manie le cheval avec l’aisance d’un rejoneador, et quand il hèle le toro, la pique tenue à la verticale et qui n’est abaissée qu’à la rencontre, on se sent transporté dans un songe de joute équestre, un tournoi du Moyen Age où on aurait laissé un écuyer faire ses premières armes. Ce picador, ce tercio et ce toro furent une seule et même merveille.

Le toro n’y était certes pas pour rien, Lagarto, 5 ans et demi, 540 kgs, qui venait avec allegria et appétit à la rencontre de ce prodige, de 25 mètres, de 30 mètres puis de l’exact opposé de la piste, jusqu’à ce que Marco Léal, qui jouissait manifestement comme nous du spectacle, ne demande à son picador de se placer à la puerta des cuadrillas, le toro à l’autre bout de l’ovale, sûr qu’aucune distance ne dissuaderait Lagarto de charger et de charger encore. La bravoure du toro, la générosité du torero et le brio du piquero firent retentir la musique et c’est une arène debout qui raccompagna ce cavalier et sa monture hors du ruedo, où on aurait bien aimé les saluer à nouveau à la fin du combat pour prolonger encore ce moment d’anthologie. Vuelta pour la dépouille de Lagarto. La corrida aurait pu s’arrêter là.

Lundi 1er avril, mano a mano Robleno, Castano/ Victorino Martin

Une corrida sous la pluie, de celle qui vous gâche un cycle ferial, pourtant jusqu’alors agréable, en laissant une dernière impression mitigée dont on craint qu’elle ne déteigne sur le tout. Injustice des intempéries…

Mais il y a autre chose qu’il faut bien avouer. Les Victorino ont été irréprochables de présentation et de comportement et ont offert le jeu attendu : cette fourberie sans caste sur un terrain réduit qu’on leur connaît, aptes à suivre le leurre si on le leur présente avec les convenances, protestant avec genio dans le cas contraire, se retournant alors comme des chats et, sous l’énergie mauvaise, les pattes écartées en araignées, dans une ondulation de guépard qui se jette sur sa proie. Bon, c’est bien ! Mais, d’une part, c’est toujours pareil, et d’autre part et surtout, c’est affligeant le lendemain d’une corrida d’aussi grande caste que celle des Cebada Gago. Et j’aurais préféré voir la veille les toreros du jour.

En dépit d’un sorteo qui lui était sans doute moins favorable, Robleno m’a laissé sur ma faim. La lassitude des faenas stéréotypées face à des toros sans race a fait le succès de ce torero, discret et courageux, qui n’a jamais eu le choix de ses adversaires ni le loisir des faenas formatées. Les aficionados l’aiment pour cette contrainte à laquelle, comme tous les autres, il souhaiterait sans doute échapper. Risquer la blessure ou la mort n’est pas un métier durable. Alors on a nommé mérite cette fatalité, et talent son impossibilité, pour l’heure, de s’y soustraire. Ses prouesses à Céret ou à Madrid ont fait le reste et entretenu un cartel de niche, fait d’abord d’une atroce abnégation. Je l’ai toujours vu faire face au danger, la peur au ventre (moi), peur que sa technique n’a jamais apaisée, à la différence des belluaires d’il y a trente ans, des Ruiz Miguel, des Tomas Campuzano, des Manili,  des Mendes et même des Nimeno. Je l’ai trouvé ce jour digne, un peu à distance, froid comme le temps, pas vraiment là, en tout cas pas comme à Madrid.

Castano m’est apparu plus centré, plus accompli, plus allant, plus torero, beaucoup plus encore qu’à Nîmes face aux Miuras.

Et sa cuadrilla, toujours éblouissante, fait le spectacle, avec la découverte, ce jour, d’un nouveau (?)  banderillero qui alterne avec David Adalid, se présente au toro à petits pas et soigne son allure.