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18/09/2012

José Tomas, seul contre six, Nîmes, Vendanges 2012

Dimanche matin 16 septembre 2012, un contre six, Jose Tomas/ 6 exemplaires de luxe

Voilà trois jours que l’on fait semblant d’être indifférent aux légendes ; que l’on réprime, non sans mal, tout signe trop manifeste d’impatience. Trois jours que l’on joue à l’aficionado « normal » pour qui une corrida est une corrida, avec son lot de surprises et d’impondérables, peu importe le cartel, pourvu qu’il y ait des toros. Voilà trois jours qu’on joue au con !

La présence de José Tomas à Nîmes, en cette saison où il n’aura toréé que trois fois,  et ce un-contre-six si spectaculaire, est un immense événement, que j’attends depuis des semaines avec joie et appréhension, comme un enfant le jour de Noël : pourvu que la journée soit réussie, les parents généreux et moi en forme ! Un jour pareil pour un gosse, y en a pas deux dans la vie. Et on ne songe pas alors à l’année suivante.

Eh bien, je suis ce gosse. Taisant depuis trois jours pour ne rien provoquer qui pourrait briser le rêve ou me gâcher le plaisir de l’attente. Trois jours que je songe à l’image ce torero entrant dans l’arène, à sa seule présence ici, à son magnétisme et à son mystère, à ses silences, à sa muleta ramassée, et aux lignes épurées de son toreo. Trois jours que j’imagine qu’il pourrait toréer dans le silence, qu’on interdirait la musique comme à Madrid, et que ce serait mieux. Trois jours que je redoute l’inépuisable abattage du producteur de spectacle qui pourrait encore nous inventer quelque chose, comme si la présence de Jose Tomas ne se suffisait pas à elle-même. Il flatte la rumeur qui chuchote que cette corrida pourrait être la dernière du torero, escomptant sans doute tirer des miettes de gloire d’une si funeste perspective. Se boursoufflant quand on s’afflige. Simon, je t’en prie, ne nous gâche pas ce cartel que tu nous offres ! Tu as fait l’essentiel, merci ! mais aujourd’hui, pitié, tais-toi !

Voici ce que je pensais en allant aux arènes. Mais Simon Casas n’a rien eu à faire !

11h30. Clarines ! Plein soleil sur l’amphithéâtre et frise de silhouettes qui se détachent sur le ciel au dernier gradin : c’est la dentelle des grands jours. José Tomas à cet instant est encore dérobé à nos regards, pris dans les obscurités du patio de caballos. On ne le voit pas ! Sol y sombra et le sol est partout ! Quand les aguaziles à cheval ouvrent le paseo en traversant à pas lents le ruedo pour aller saluer la présidence, toujours rien. Et ce paseo si lent qui retarde encore les présentations est à peine supportable. Puis il paraît, salue sobrement ses compagnons, et traverse la clameur immense, marmoréen, le visage très pâle, sans rien manifester d’une nature qui nous serait commune. Onze mille aficionados, debout, applaudissent à tout rompre, dans un face à face étrange où la manière du torero nous tient malgré tout à distance.

Et de cette manière, il ne se départira jamais, en six toros. Concentration, sûreté, économie de geste surtout -pas un de trop, rien d’inutile. Ajoutez la lenteur, la variété des suertes, des enchaînements et des recortes, et vous comprendrez que sa tauromachie, ce jour, était un traité de toreo, une leçon à livre ouvert, mais ce livre serait un incunable. Un exemplaire unique, une relique. Lidia et pureza sans copie ni postérité possible.

Tomas choisit le sitio, toujours différent d’un combat à un autre, et le toro n’aura jamais le choix ; d’un toque, parfois d’un souffle de muleta, il viendra à juridiction. Et de cet emplacement que le torero lui impose, le toro ne s’échappera plus. Mais là n’est pas encore le plus saisissant. Ce qui l’est, c’est l’effacement du corps du torero sous la perfection du sitio et du geste, la limpidité de la passe, le tissu qui dessine des lignes lentes, et on ne voit plus que ce tissu et le toro. Un vrai mirage ! Il n’y a chez Tomas, aucune trace de manifestation de dominio, aucune volonté de vaincre, aucun geste pour la galerie, peu de desplantes où le torero composerait la figure. Il y a un corps qui s’absente et, comment dire ? un extrait de toreo, comme il y a des extraits de parfums : une évaporation de classicisme et d’art. La recherche ultime d’une émotion intacte où seul le toro serait en scène.

Six toros de trapio correct mais aux cornes commodes, sauf le sixième, un Victoriano del Rio plus armé que les autres, et j’aime que ce toro sorte en dernier.

Le premier, un Victoriano del Rio (564 kgs), bravote, manque de présence au dernier tiers, mais José Tomas sait le mettre en valeur, par statuaires, derechazos pieds joints sans bouger d’un pouce, et une série de naturelles épurées et lentes, des passes de cartel, avant deux aidées par le bas. Vingt, trente passes au maximum, toutes de perfection. Epée phénoménale, en la crux, le toro s’effondre dans une arène déjà commotionnée. Tomas se fait remettre ses trophées (2 oreilles d'évidence), sans sourire, impassible, comme si rien dans tout cela n’était exceptionnel, ni l’œuvre accomplie ni l’ébullition dans l’amphithéâtre.

Le deuxième est un Jandilla (515kgs) désordonné, manso, à peine piqué au deuxième picotazo. La faena sera exclusivement droitière pour ce toro qui proteste à vous arracher le cœur : il ne mérite rien d’autre ! Mais après trincherillas et passes par le bas pour le réduire, les derechazos seront profonds, hondos, bâton à l’oblique, changement de main dans le dos, passe du mépris. Le toro s’en va vers la barrière à la faveur d’un molinete ? Tomas, jamais en échec, le rattrape, recommence, lui apprend cette fois-ci à rester dans la muleta. Suivent trois derechazos énormes de tout, de domino, de temple, de toreria. Manoletinas dans un face à face de silence et de clameurs, puis une mise en suerte inouïe, dans une alegria d’enchaînements de vuelos de muleta, trigonométrie de fantaisie et de mystère qui laisse le toro et le torero, chacun à son exacte place, celle de l’épée et celle de la mort. Epée que je vois un peu delantera. Deux oreilles ; une seule eût été parfait.

Mais la féerie taurine- il n’y a pas d’autres mots- sera sur les deux suivants. La lidia sur le toro d’El Pilar, le toreo puro sur le Palarde.

Le premier (542kgs) est exigeant et sans doute le plus brave du lot.  C’est d’abord à la cape, une larga cordobesina pleine de toreria pour la mise en suerte au cheval, puis au quite une cape qui s’envole, tenue à bout de bras, lancée par le torero au-dessus de sa tête, en une figure gracieuse, un étirement élégiaque : faroles mexicanos ? Un début de faena à couper le souffle de toreria, par doblones des lignes au centre, dessinés et dominateurs, des jets de muleta, secs comme fouets, reptiliens et limpides, où le toro s’aimante. La leçon est saisissante et le toro est désormais à la main du torero pour une tempête de sept ou huit derechazos templés, liés, rythmés, très toréés. Le mouvement lent peut suivre, de naturelles enchaînées, le bras relâché, très relâché, et la main basse, très basse ; un soupir de faena, aux douceurs de consolation. Passes hautes derrière le dos qui ne sont pas des manoletinas mais autre chose, farol élégant et, soudain, José Tomas s’immobilise en un orgueilleux desplante. Est-ce le tout ? Est-ce ce desplante ? Cette image orgueilleuse de contentement de soi, si rare chez José Tomas, qui nous autorise enfin à exprimer notre admiration? Nous sommes alors onze mille à nous lever et à crier « Torero ! Torero ! Torero ! ». Cinq aidées par le haut clôturent cette merveille de faena qu’une épée parfaite conclut sur deux oreilles.

Le Palarde qui suit (510kgs) est d’une très grande noblesse et s’emploie avec alegria et codicia. La cape de Tomas est de soie, et non de percale, nous l’éprouvons à l’instant, tenue à bout de doigts, pour des véroniques pleines de desmayo, d’une lenteur émouvante – les plus belles passes de cape de son solo- et une demie dans laquelle le torero s’enveloppe. Mais la symphonie est loin d’être achevée : suit un quite majestueux que je ne sais pas décrire - on me dit qu’il s’agit de caleserinas-, une mise en suerte au cheval par largas puis, après la pique- comme la première, symbolique-, une cape ramassée en une seule main, dont le torero se joue comme d’une muleta suspendue, pour des « naturelles » et un « pecho ». C’est inattendu, souple, aérien. Raphaëlique. On est soudain au paradis, c'en est trop :  « Torero ! Torero !Torero ! ».

José Tomas est maintenant au centre, la muleta repliée sous le bras. Il hèle à peine le toro et le toro accourt ; la muleta est déployée au dernier moment pour une naturelle et une autre et une autre encore. Une fugue de naturelles. C’est la faena sans épée, la flanelle et elle seule, que la muleta soit tenue de main droite ou de main gauche. Est-ce la douceur, la lenteur, la suavité des lignes sur le sable, ce torero qui parle à voix basse à sa bête ou celle-ci qui jamais ne se lasse ? Tout paraît irréel, sauf les larmes d’émotion sur nos visages.

On imagine que c’est ainsi que José Tomas aime toréer, en abandonnant les armes, en s’en remettant au sort, à la recherche des harmonies intimes où il ne ferait qu’un avec son toro.  Les aficionados le sentent qui demandent grâce, tout à coup, non parce que les qualités du toro le justifieraient, mais parce que le toreo de Tomas, avec ce toro-là, le commande. L’arène exige que le toro ait la vie sauve parce qu’elle répugne aux amputations. Et nourrit  peut-être la superstition païenne que cette vie sauve d’un toro épargnera de nouvelles épreuves au torero qui s’est trop fréquemment vidé de son sang.

José Tomas se dirige vers la callejon, s’empare de l’épée, paraît un instant surpris par les réactions partagées de l’arène, hésite, voit le mouchoir d’indulto, dessine quelques passes, puis jette l’épée à terre et fait le geste du simulacre, la main sur le garrot. Un geste furtif, comme une caresse pudique, retenue, mais que l’autre a su comprendre. Le soleil est à l’aplomb et le toril  encore loin, désormais refuge de son partenaire de triomphe. Tout autre se serait alors livré sans retenue à l’admiration de la foule, croyant en avoir terminé en beauté. Pas Tomas qui de quelques passes de muleta raccompagne encore le toro vers les chemins retrouvés du campo, jusqu’à la porte du toril. Et quand on lui remettra les deux oreilles et la queue postiches, il s’en trouvera embarrassé, comme d’une incongruité, d’une récompense de mauvais goût. Il les pose sur le sable et fait un salut mystérieux vers le toril, comme à un ami.

Il y a deux toros encore, un Garcigrande (495kgs) de moindre classe, et à nouveau un festival de cape (mariposas, chicuelinas, une demi-véronique de gala) suivi, à la muleta, de naturelles, citées de 20 mètres puis comme expirées, une épée parfaite et deux oreilles où une aurait suffi. Un Victoriano del Rio pour finir (514kgs), plus armé que les précédents, à la charge brutale et courte. Des gaoneras serrées puis José Tomas se met dans les cornes et provoque la charge avec aguante,  immobile sous la menace constante des cornes, en une citation de sa tauromachie d’avant, qui n’a pas été celle du jour. Autre épée décisive -ce qui fait cinq sur cinq- et une oreille en récompense que personne n’avait songé à demander.

Voilà, c’est fini ; on demeure longtemps dans le firmament taurin où cet homme nous a  amenés. Un torero non pas retrouvé, mais dans sa plénitude.

Ni celui qu’il était avant sa retirada, ni celui qui est revenu l’an passé après la blessure majeure d’Aguascalientes. Nulle recherche d’exposition de soi dans le sitio du plus grand danger, comme jadis, plus de dépouillement janséniste comme l’année dernière. Ici, une des plus belles pages taurines vient de s’écrire. Un José Tomas nouveau est arrivé.     

Et chacun, tout au long de la corrida, de signifier qu’il en était, par des cris de ralliés : « Cataluna taurina presente! » et la foule de répondre «  Viva ! » ; « Coruna taurina ! » « Viva ! » ; « Viva Colombia ! » « Viva ! » ; « Viva Mexico », « Viva ! ».

Et dans les clameurs,  soudain ce cri : « Tu eres el numero uno ». Ma voisine, de Santander, de murmurer, comme pour elle-même : « No! Este no esta sobre la lista !».

Dimanche 16 après-midi, mano a mano Juli/ Castella- Daniel Ruiz

Là encore, l’affiche paraît incomplète, mais nos deux hommes sont des compétiteurs, alors pourquoi pas ?

Juli a cette année mauvaise presse en dépit de son cartel incontesté, et il a eu la mauvaise idée de twitter son amertume après avoir été sifflé à Dax il y a dix jours. Pendant ce temps, Sébastien Castella tentait, à terre, de repousser la corne d’un taureau qui lui pesait sur la carotide, dans une arène de village en Espagne. Et il s’est abstenu de faire part de ses états d’âme sur les réseaux sociaux.

Soyons justes, nous étions encore dans le songe du matin, et l’arène toujours KO debout. Nous avons vu que les toros de Daniel Ruiz étaient mieux armés que le mesclum d’élevages choisis par José Tomas, contrairement à ce qu’indiquait la rumeur, et qu’il fallait s’en occuper avec sérieux, en dépit de l’insignifiance des piques et de leur absence d'engagement.

Juli est arrivé le pas martial, comme si le seul mano à mano qui l’intéressait était par procuration un mano a mano avec Tomas, cherchant à préserver son cartel et sa place de numero uno sur la liste qu’évoquait ma voisine de Santander. Concentré, compétiteur, mais se trompant de corrida et de challenge, il en a perdu son latin. Technique, certes, surtout sur le cinquième (une oreille), mais  curieusement pueblerino, ne parvenant pas à dominer son premier qu’il a tué d’une vilaine épée à la fois trasera et basse -laquelle n’a pas dissuadé la présidence de lui accorder une oreille, aussitôt protestée-, il a été méconnaissable sur son deuxième dont il n’aurait fait qu’une bouchée en début de saison.

Castella, lui, a un mental de guerrier et ne s’est pas trompé de combat. Le seul qui l’intéresse : celui contre les toros. Et ne se laissant ce jour distraire par rien d’autre. Une faena maison, très agréable à regarder, bien menée, avec aguante, rythme et liaison, gorgée de sève, comme un arbre jeune qui ne demande qu’à grandir, sur son premier. Sans grand intérêt face au flojo et manso quatrième, qui saute pattes en avant, puis gratte le sol, le mufle sur le sable, avant de s’éteindre. Bordant le toreo sur son dernier, la faena variée, inspirée et lumineuse, allant a mas, merveilleusement servie par le pasodoble « Concha Flamenca » et ses solos de trompette à vous soulever l’âme. Deux oreilles, et une sortie par la Porte des Consuls aux couleurs de l’évidence.

 

 

 

 

 

 

19/09/2011

Nîmes, féria des Vendanges 2011

Nîmes, 16 septembre 2011- Juli, Talavante, Luque/Zalduendo

De grandes trouées de gradins sans public en dépit de l’attrait de l’affiche, l’arène en peau de chien malade, minée par la crise ou l’angoisse du repliement. On songe à Dumas lors de sa visite à Reboul « poète et boulanger » (« Cependant il y avait à Nîmes, une chose plus curieuse encore pour moi que ses monuments : c’était son poète ») qui évoque tour à tour, s’agissant de l’amphithéâtre qu’il découvre, le « squelette du géant » et « le spectre d’un monde ». Il y avait de ça, ce jour. Trop de pierres désertes.

Et une corrida qui faillit bien être assommante, avec des toros sans classe ni présence, fléchissant, trébuchant, glissant à la moindre occasion ; une présidence qui s’est discréditée d’emblée en accordant deux oreilles au premier « combat » du Juli qui criait « hei » « hei » à son toro non par bravade mais pour encourager son adversaire à l’effort, comme on prend un vieillard par le bras pour l’aider à traverser ; et un public désormais indifférent à tout ce qui n’est pas Le Juli.

Puis sortit le quatrième qui gratta la piste, s’immobilisa, freina dans la cape, bref un manso. Toro d'un peu de présence à la gueule fermée à l’issue du deuxième tiers. Bien sûr, inaccoutumés que nous sommes à ce que la corrida soit d’abord la lidia,  le toro n’étant plus que prétexte à frivole menuet de salon mais dans l’arène, on a bien un peu sifflé cet incommode, à deux doigts d’en exiger le remplacement pour vice caché. Mais Juli a mis bon ordre aux états d’âme, en déniaisant cet adversaire d’une série courte de trois derechazos, le laissant ensuite en repos avant de le reprendre à droite avec changement de main et naturelles à suivre, amples, un peu accrochées, mais qui suscitèrent le « run run » annonciateur des grands triomphes. Juli était en train d’inventer un toro, de le mettre en confiance, le tissu sous le mufle bas, et l’autre d’y prendre goût, désormais avec noblesse, s’ouvrant comme la fleur séchée à la rosée du matin. Et la faena alla a mas, sur un terrain réduit, avec des passes liées, d’un très beau rythme, et comment dire, une saveur inédite chez El Juli. Certes pas de la profondeur, mais une faena plus habitée qu’à l’habitude, empruntant ses redondos à Manzanares où l’on ne toque plus, préférant jouer des vuelos de la muleta en reculant d’un pas pour appeler le toro sur un plus long parcours sans rupture (et cette série était somptueuse), ne renonçant pas aux modes du temps (mais les circulaires inversées puis en aller-retour vasarélien étaient de perfection) et, pour une fois, baissant la main à la naturelle. Et soudain ces naturelles étaient belles. Les manoletinas finales, elles, étaient de José Tomas, mais le tout du début à la fin était bien du Juli, ce découvreur de toro, aujourd’hui d’une densité inattendue. Epée trasera et deux oreilles en récompense, enfin justifiées.

Talavante ne joue guère de chance au sorteo, il le sait et nous aussi. C’est ainsi ! Pas grand chose à son premier, à la charge saccadée, puis courte, puis sans charge du tout, hormis les sept passes d’entame sans bouger, les pieds joints, d’un bel impact. Son second, lourd, aux cornes bizarres poussera un peu au cheval. Talavante l’offre, lui sert des statuaires alternées de passes du cambio, puis trois naturelles longues, lentes, aérées avant une série toute de fluidité. Les derechazos seront livrés le compas ouvert, sur le plus long parcours, parsemés d’inattendus cambios de esplada. Et tout ceci, dans un silence sépulcral, mi indifférent, mi-réprobateur. Un vrai scandale ! Le toro n’a plus grand chose à livrer, alors Alejandro s’expose dans un terrain inouï, à petits pas, au-delà de la ligne de rupture. La corne menace, la corne est sur la cuisse, le torero ne bouge pas. Il s’en libère de son bout de tissu mais demeure et recommence. Il provoque. Mais en vain : aujourd’hui, Nîmes a un cœur de pierre. Nîmes veut du Juli et encore du Juli, des passes et encore des passes. Elle a vu rectifier un toro et croit que tous ont la même noblesse à offrir, il suffirait de la débusquer. Au fond, elle demande à Talavante d’être le Juli. Elle veut des passes en rond et des circulaires inversées et s’en trouvant privée, est aveugle à Talavante, à sa verticalité, à ses intrépides improvisations, à ses provocantes profanations du terrain de l’adversaire – elle sont d’un gosse joueur et qui jouerait très gros-, et au fond ne comprend rien à son toreo, pourtant si singulier, croyant encore qu’il torée du pico parce qu’il joue des rebords de la muleta, laquelle est toujours au plus près du corps. Non Talavante n’est pas le Juli. D’ailleurs, il a tué d’une belle épée, parfaitement en place. Nîmes n’applaudit pas. Dans le callejon, Talavante, qui croyait à un succès, ne comprend rien, sinon qu’ici on le proscrit. Invité à saluer, il secoue la tête et se refuse à le faire ; nous sommes quelques uns à l’en convaincre, il se résigne et fait un signe aux ingrats.

Cora Vaucaire mourra demain et je serai triste. Je me souviens de sa main si fine aux doigts si longs qu’elle approchait de son drôle de visage à la Modigliani, et il y avait dans ce geste la tendresse des caresses retenues. Les véroniques de Daniel Luque sur son premier sont d’une même poésie vibrante, aux échos assourdis et lointains. Quel torero à la cape ! Il a égrené quelques naturelles à son premier sans présence et a servi un toreo superficiel, lointain et décousu à son dernier, pourtant le plus mobile du jour. Evidemment, il a tant d’art dans les poignets, que même un jour sans, le temple et la fluidité affleurent.  « Une noix, qu’y a-t-il à l’intérieur d’une noix ? Qu’est-ce qu’on y voit quand elle est fermée ? […] On y voit la nuit en rond, Et les plaines et les monts, Les rivières et les vallons »

Nîmes, dimanche 18 septembre 2011, matin-Javier Conde, Jose Tomas, Thomas Duffau/ Jandilla et variantes

Le ciel est arlésien sur Nîmes, entre bruine et pluie. Les aplats de sciure de bois pour étancher la piste retiennent une dernière lumière, et ces découpes sur le ruedo dessinent une mappemonde humide avec ses continents de hasard. L’arène est sombre, vêtue de circonstance, jusqu’au col. On attend José Tomas, mais on ne l’attend plus pareil ; on l’attend sans impatience ni nervosité, avec respect et affection. Comme les siens un grand convalescent. Son retour après blessure est digne et incertain. On attendait un dieu ou un martyr, on n’a ni l’un ni l’autre. On ne dit rien mais on voit bien qu’il est plus maigre, les traits tirés, que son teint est de clinique. Heureux qu’il soit là parmi nous, mais nous, comme la famille un dimanche après-midi de visite à l’hôpital. On ira le voir autant de fois que nous le pourrons, par fidélité, parce qu’on ne sait jamais, pour qu’il y croie encore, et peut être nous aussi, mais on devine que l’on ne revient pas intact de si loin. Alors on le regarde faire ce qu’il n’a pas oublié de ramener de l’au-delà de cette si longue absence : cette quiétude en piste, cette économie de geste, cette exigence de l’emplacement face au toro, du moins de tissu possible, de pas même un toque, « là-où-je-suis-ça-doit-venir- tout- seul », cette densité de l’évidence, un peu huguenote, comme ces temples  aux murs blancs sans rien pour accrocher le regard qui distrairait de l’Evangile.  C’est ce qu’il a fait face à son premier, torito véloce, d’une charge inlassable. Et il y eut les doblones du début, un genou en terre, limpides comme de l’eau claire, puis des variations de naturelles, comme pour soi (« et celle là n’est-elle pas belle ? »,  « une autre encore pour voir… », « celle-ci est bien, très bien », « encore une », « oh cette vibration… »), des enchaînements inattendus et sereins qui répandaient une magie douce (kirikiki, passe basse, passe de las flores, pecho), mais aussi des enganchones, deux désarmés, et cette impression, douloureuse, qu’il manquait quelque chose. Les mêmes gestes certes, mais sans chair et sans rencontre, dépouillés,  presque trop. Rassuré de les avoir retrouvés, de pouvoir les reproduire, la ligne toujours aussi épurée et sûre, mais sans œuvre autre que cette lente résurrection de soi. Deux oreilles pour le prix d’une et un pénible sentiment d’inachevé. Il offre son second, d’un bon moral apparent mais fort ménagé à la pique, à l’un de ses peones, comme on se réconforte aux vieux amis. Le toro se révélera parado et réservé à la muleta mais les gestes sont alors d’une telle douceur que la fanea paraît au ralenti. Des naturelles étirées interminablement, templées au-delà du possible puis, à la fin, des derechazos de face, les pieds joints avant les manoletinas le compas ouvert. Là, avec ce toro qui s’économise, prudent et affaibli, il se passe quelque chose d’intime, de fragile et de dense, un rêve de confidences chuchotées dont on serait les témoins saisis. Il y faudrait un absolu silence, mais la musique joue. C’est beau quand même, comme un rêve dont on ne veut pas sortir. Quand la conscience affleure et qu’on veut  l’étouffer de sommeil pour prolonger un peu, et hop, raté, on se réveille. Belle épée, une oreille.

C’est le jeune Thomas Duffau qui nous tirera de ce songe cotonneux, et de belle manière. Réception du sixième par larga afarolada de rodillas puis véroniques allurées, son toro soulevant ensuite la cavalerie au péril des deux monosabios en chemise rouge qui s’exposent pour protéger le cheval sur le flanc.  Plein d’énergie et d’aguante, Thomas, l’autre, entame sa faena par des passes du cambio émouvantes au centre de la piste, suivies d’une passe par le bas et d’un pecho fort bien dessinés.  Sa première série de derechazos citée de 30 mètres a une saveur de toreo grande, le bras relâché, la ceinture souple, le corps bien droit. Et il recommencera ainsi une fois, deux fois, porté par la musique et par la foule, désormais dégrisée des mystères de Tomas et heureuse que le toreo soit une fête. Evidemment Thomas Duffau exalté par son succès en fait ensuite beaucoup, passes du cambio en cours de séries, quelques naturelles sur le passage, d’autres serrées à l’extrême, la jambe qui traîne dans le terrain, mais le tout a bel allant et belle allure (un farol au ralenti, au mouvement décomposé, à hurler). Ajoutez un très joli maintien en piste, le corps en arc bandé, les épaules rejetées à l’arrière, un joli petit pas de petit page à la Castella, et comme lui, à la naturelle, le bras droit levé, l’épée suspendue à bout de doigts, et vous aurez le triomphe de cette matinée, insoupçonné et joyeux, le torero sortant sur les épaules de ses fans aux côtés de José Tomas, suivi par une garnison d’enfants, heureux d’accompagner le mythe et la jeunesse. Le mythe sort par la Porte des Consuls et la jeunesse par celle des cuadrillas, mais c’est elle, si revigorante, qui nous a rassurés.