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26/09/2011

Barcelone, fin de partie

Barcelona, 24 septembre 2011- Morante, Juli, Manzanares/Nunez del Cuvillo

Nos dernières corridas à Barcelone. C’est étrange, il est rare de savoir que l’on fait quelque chose pour la dernière fois. Le dernier baiser, on ne le sait qu’après. Notre dernier jour, on ne le sait jamais. Et nous voilà ici à la Monumental en sachant que l’on n’y reviendra plus. Etre ici, pour cette corrida de toros, la dernière depuis six siècles dit-on  – les archives générales du royaume d’Aragon signaleraient les premiers spectacles taurins à Barcelone sous Jean Ier en 1387-, c’est un peu assister à son propre enterrement. On l’imagine quelque fois, non ? les jours de vanité, entre voyeurisme et complaisance à soi… «Comment vont se comporter les proches et les amis ? Et les autres, seront-ils dignes de l’événement ? Et ce salaud, osera-t-il venir ? » 

En tout cas, nous y sommes, et les trois toreros aussi. On a bien tâtonné un peu pour trouver notre juste place – ce n’est pas si simple d’assister à son propre enterrement- mais la flamme était vive, et nous nous sommes beaucoup réconfortés les uns aux autres.

D’abord, le paseo fut de feu et nos applaudissements chargés de toute l’énergie des applaudissements à venir dont on nous prive ; on a applaudi les toreros, mais aussi les monosabios et jusqu’aux mules de l’arrastre, on a applaudi le palco quand le président s’est levé, puis l’agualzil quand il a jeté pour la dernière fois la clé du toril au gardien. Et ces applaudissements étaient interminables, comme pour différer l’échéance.

En fin de paseo, les toreros sortent en piste pour saluer le public et qui n’a pas vu à cet instant Morante, Juli et Manzanares, en los medios, inviter leurs cuadrillas à les rejoindre, douze hommes montera en main, dans une fraternité d’armes de défaites héroïques,  ne peut rien savoir de nos larmes commotionnées. « Libertad ! » « Libertad ! » scandait la foule, sans vouloir s’arrêter, « Libertad ! » « Libertad ! »  face aux monteras levées, « Libertad ! », « Libertad ! ». Puis, le silence revenu, une autre voix depuis les tendidos : « Viva Catalunya ! » et tous les autres de reprendre, à l’espagnole : « Viva ! ». On applaudissait et on pleurait. D’émotion et d’impuissance. C’était beau et pathétique, un dernier cri d’assiégés qui savent la fin venue.

Les toros étaient juste de trapio, plutôt corrects de cornes, faibles, nobles et avec un rien de caste, quelques uns à la corne vicieuse qui nécessitait du dominio en dépit de la faiblesse. Morante, apparemment décidé, attend son premier les pieds joints, la cape déployée et sert, la main basse, des véroniques lentes et fleuries, avant une demie où le geste se décompose quand le tissu se replie, geste et tissu voluptueux. A la muleta, quelques passes de réglage, une trinchera au ralenti, et deux passes par le bas, vipérines. Le toro, incommode à droite, joue de la corne, trop pour Morante qui change de main, lance trois naturelles dessinées au possible, un vrai châtiment, avant d’abréger.

« Viva Catalunya ! » « Viva ! » « Viven los toros !» « Viven ! ». Juli entre en scène avec un toro qui sort fléchissant de la pique mais encasté. Julian le conduit au centre, et parvient à allonger la charge de cet adversaire un peu court, qui lève méchamment la tête en fin de la passe. Faena essentiellement droitière mais allant a mas, qui pèse sur le toro et l’améliore depuis des derechazos, pieds joints, de très belle facture, jusqu’à un changement de main dans le dos,  qui n’était pas offert par ce tio en début de faena. Puis un de ces enchaînements inspirés auxquels El Juli ne nous avait pas accoutumés, mais qui sont désormais la marque de sa maturité et le signe d’une recherche nouvelle : cambio de espalda, passe de las flores, molinete, pecho. Julipé et deux oreilles pour le prix d’une, que l’on ne mégottera ni ce jour ni jamais. Vuelta de feu du Juli, enveloppé dans le drapeau de la Catalogne. « Libertad ! », « Libertad ! », « Libertad ! ». Il fera férocement piquer son deuxième, plus en cornes, plus âpre et sans faiblesse, avant une faena gauchère, de naturelles bien dessinées- quelques unes de toute beauté- mais non liées, la caste de son adversaire le contraignant quasi-systématiquement à quelques pas de replacement. Discret et lointain sur la droite, le torero ne parvient ni à canaliser une charge impétueuse, ni à dominer véritablement. Un enchaînement sans bouger d’un derechazo à un pecho, énorme d’émotion, donne la mesure de ce qui aurait pu être accompli et qui ne l’a été qu’imparfaitement. En revanche, l’épée est en todo lo alto dans un geste d’une inattendue orthodoxie qui fait tomber l’oreille. Otra vuelta, la dernière du Juli à la Monumental,  à nouveau enveloppé dans un drapeau catalan puis, au centre, la montera sous le bras pour mieux applaudir la foule. Ca, c’est de l’enterrement réussi !

Manzanares n’a été ni en deuil ni en reste. Il a accueilli son toro par des delantales balancées, sur la pointe des pieds, c’était beau et gracieux, renversant d’aisance et de classe. A la muleta, sa première moitié de faena fut une merveille de suavité, les passes liées, sans jamais toquer le tissu, le toro aimanté à los vuelos de la muleta, la main basse, le bras ralenti, quelque fois le bras contraire levé au passage de la bête dans une figure éthérée, viscontienne. «Viva Catalunya ! » «Viva ! » « Viven los toros ! » Viven ! » La clameur fut cependant méchamment interrompue par un vilain coup de corne gauche visant le visage, corne qui ne touche certes pas, mais la botte était vicieuse. Jose Maria n’insistera pas, et on le comprend, reprend la main droite, se fait un peu balader avant d’en finir avec une belle décision en trois tentatives al recibir. Le toro ne bouge pas quand l’étoffe s’agite, le torero non plus qui, toujours en place, sans s’émouvoir, recommence. Echec encore. Il se replace, agite la muleta, les jambes immobiles et puissantes comme l’acier, aguantant la charge qu’il provoque. Le toro vient se ficher dans l’épée. Deux oreilles dans une fête indescriptible. « Torero ! », « Torero ! », « Viva Catalunya ! » « Viva ! ».  Manzanares offre son dernier au public debout, dans une ferveur exaltée, en dépit de la faiblesse de son adversaire, et les gestes seront encore plus beaux que précédemment, des changements de main savoureux, des naturelles pleines de sollicitude, templées au possible - deux ou trois phénoménales- et une dernière série à droite qui fera se lever l’arène, oublieuse à cet instant de la fin. Epée de perfection. Deux oreilles encore. Le torero au centre applaudit les derniers instants de l’aficion barcelonaise chez elle.

Et Morante ? Grandiose sous la bronca majuscule! Un moment d’authentique tauromachie, avec ses déroutes somptueuses, ses foules versatiles, ses haines vives, et l’impondérable sans lequel il n’y aurait pas d’aficion. Il y eut d’abord des aidées par le haut et par le bas toréées au possible, la ceinture puissante face à un toro court et puis plus rien ! sinon une pluie d’insultes et de quolibets quand il est allé chercher l’épée, puis un violent grain sur l’arène qui s’étourdissait de rage durant les huit descabellos, au point d’en oublier un instant les « Viva Catalunya ! » et les « Viven los toros ! ». Et Morante impérial, souverain dans la tourmente. Un vrai capitaine à la Joseph Conrad.

Mais un instant plus tard, il vint quite sur le toro de Manzanares, et ce fut le quite du pardon. Quatre véroniques et une demie, pour laver l’affront. Le naturel et la lenteur de l’étoffe étaient d’un mage, et nul ne se souvint de lui avoir jamais manqué de respect. "Torero!", "Torero!", le retournement de la foule était total. Mais cela ne lui suffit pas, et Morante, d’un geste en direction du palco, signifia qu’il entendait offrir le toro de réserve, en cadeau d’adieu. Un terromoto d’aficion secoua la Monumental. Il était là, le Morante, attendant la sortie en piste du septième, assis à l’estribo, la cape lui couvrant les jambes, en majesté, et cette image était saisissante. Puis il y eut, face à un torito de festival de Juan Pedro, des véroniques lentes, naturelles, presque détachées, et une demie qui ne se résume pas. Puis Morante et ses compagnons de cartel qui se concertent et prennent chacun une paire de bâtons pour un tercio de banderilles entre copains qui s’amusent, avant d'arrêter le toro à cuerpo limpio devant une plaza debout. « Torero ! » « Torero ! » « Viva Catalunya ! », « Viva ! » et Juli et Manzanares de rejoindre le callejon, bras dessus bras dessous, laissant Morante à sa faena des adieux. Et quels adieux !  Le toreo eterno en hommage aux figuras du siècle passé et du siècle précédent. On voit cette naturalité, ce temple, cette taille qui se dévisse lentement pour accompagner la charge, cette main, ce poignet, cette muleta comme une voile pleine du souffle du duende. Les fantaisies orientales qui surmontent les tours carrées de la Monumental, en forme d’œuf, en céramiques bleues et blanches, s’estompent, pour ne laisser voir, au centre du ruedo, que ce torero en habit noir aux parements blancs, et cette toreria, sertie par la nuit en pièce de musée. Porté par son art, le geste de Morante s’ourle d’arabesques, une passe de las flores avec changement de main et naturelles à la sortie, un kirikiki délié, un farol au ralenti, une trinchera baroque puis, l’épée de mort en main, des aidées de ceinture qui vont chercher le toro dans son terrain, et des naturelles de face où l’homme s’expose. Ce n’est plus Barcelone, c’est Jerez de la Frontera et cette faena du Guadalquivir sonne à Barcelone comme regrets éternels. Epée al encuentro. Deux oreilles au milieu des clameurs «Torero ! » «Torero ! ».

Cette corrida merveilleuse et bouleversante s'achève par la sortie en triomphe des trois maestros portés par la foule au milieu des banderoles. « Catalunya taurina para siempre ! » s’égosille un quidam. Trop tard…

Barcelona, dimanche 25 septembre 2011- Juan Mora, José Tomas, Serafin Marin/El Pilar

L’ambiance est différente de celle d’hier. Au fond, aujourd’hui nous sommes venus pour José Tomas, insoucieux que ce soit la der des der. Du moins le croyait-on ! La foule était amassée autour des arènes une heure avant le paseo, comme chaque fois que José Tomas est au cartel, et chacun était à sa place dans la Monumental à six heures moins le quart, si collectivement impatient que le paseo a commencé avec cinq minutes d’avance ! Comme hier, les toreros ont été invités à saluer après avoir défilé, comme hier ils ont appelé leurs peones à les rejoindre en piste, mais les cuadrillas sont demeurées près de la barrière, un peu à distance, intimidées. Et paraissant l’être davantage par le charisme de Tomas que par ce dimanche noir. On ne se frotte pas de trop près à la légende, même pour une fin de partie à Barcelone. La corrida sort très anovillada, sans doute un peu moins faible que la veille, mais sans piquant et sans guère de classe.

Juan Mora  sert ses véroniques en parones, un peu amidonnées, le capote sans une ride, puis offrira son toro au public, la montera sur le cœur. On se lève pour applaudir, on se souvient de ce torero triomphant à Barcelone il y a quinze ans, on applaudit son cartel, sa difficile carrière, sa résurrection madrilène de l’an passé, nos souvenirs de lui, ici et ailleurs ; on applaudit le temps qui passe, le temps passé, et le temps qui s’arrête ici ce jour ; on applaudit d’émotion et de rage, entre affection et amertume. Oui, cette fois, c’est bien la dernière. Juan nous récompense d’une entame de feana pleine de toreria, conduisant le toro en six passes, des lignes du tercio de piques au centre, d’abord un genou en terre, puis immobilisant l’adversaire d’une trinchera suivie d’une passe par le bas - mépris ou firma je ne sais pas- mais le bras relâché, la main basse et le geste définitif. Une belle attitude ensuite mais sans parvenir à s’accorder. Il tue à la troisième tentative, celle-là parfaite et décisive. Chaleureux saludos .

Ce qui s’est passé  après ? Un transbordement poétique vers la féerie taurine. Alice qui rouvre les yeux au Pays des Merveilles. Aujourd’hui Tomas n’était pas de légende, c’était du sacré. Ses véroniques ? Un tissu ramassé, pleines d’un silence saisissant, aspirant le toro et le tenant près de soi, puis l’arrêtant presque avant de le renvoyer d’une caresse pour avoir accepté, en une seule passe basse, si basse, tant d’aventures douces, et cela par cinq fois recommencé. Et sa demie ! Et la rebolera toute de pureté de lignes pour la mise en suerte au cheval. Le toro fléchit, le toro est un peu faible, Serafin Marin va au quitte et les imbéciles le sifflent au motif que l’on ne fait pas cela à Tomas. Peu importe ! Ce toro, comme les autres, récupère lors du tercio de banderilles et, ménagé par Tomas, va servir aux enluminures de silence. Oui de silence, car l’hypnotisme est tel que nul ne réclame la musique ; elle profanerait. Une trigonométrie savante, de distance, de position, de temple, de gestes de perfection. Une faena de naturelles comme des variations de Bach. Oui, du sacré, toutes sont lentes et limpides, profondes, sans aucune scorie qui en affecterait le dessin, et chacune pourtant différente, habitée, avec sa part d’éternité, et le tout inlassable, chaque fois recommencé, les séries comme des contes et légendes où le torero nous raconterait son toro, et ce qu’ils accomplissent ensemble. Un changement de main dans le dos et une trinchera à suivre, vaporeuse, où le tissu se dérobe lentement, et des molinetes pour finir dans lesquels le torero s’enveloppe, la corne au plus près, le torero toréant et toréant encore, si fin et si gracieux que le corps paraît s’estomper, le torero n’étant plus que mouvement de muleta. José va chercher l’épée et donne encore quelques passes de ceinture, dans le dos, le compas ouvert pour les ultimes charges où le toro, ce toro si faible, renaît comme pour mourir en héros de grande noblesse, que Tomas nous a inventé. José se met en garde, se jette entre les cornes et paraît aimanté à la croix de l’épée en une figure étrange où il ne fait plus qu’un, interminablement, avec sa bête.

On pourra vous raconter tout le reste de la corrida du jour mais alors on vous mentira, car de cette faena on ne revient pas. Etourdis par ce Pays des Merveilles, on y reste. On criait «Torero ! », «Torero !», comme si nous étions encore vivants, mais cela ne nous dégrisait pas. On était comme lui, au-delà de la ligne de raison. Cette aspiration de silence, cet oxygène qui manque, nous les revivrons encore sur les gaoneras à son adversaire suivant, puis lors du brindis à la plaza, debout, émue, encore tétanisée de lui, en ce jour singulier de combat psychologiquement étrange pour nous autres, témoins de la vraie résurrection du torero et de la fin des corridas à Barcelone. Cette faena-ci sera droitière, dans un dialogue doux entre l’homme et la bête ; il lui parle, tente de la convaincre par des mots et la limpidité de sa muleta. Et dans un silence absolu, résonnant de vide, on entend ses mots, on assiste à ce dialogue de chuchotements et de mystères, mais plus profane que tout à l’heure. Statuaires, trinchera, passe de la firma, c’est la fin. Deux pinchazos, épée en place. José Tomas traverse le ruedo entre les areneros, sans cape, ni épée, ni montera, et nous salue a cuerpo limpio, baissant longuement la tête, avec la déférence d’un gentilhomme devant un seigneur. Il la relève, nous regarde, et applaudit l’aficion de Barcelone, tendido par tendido, lentement, les bras à mi-hauteur, sans exaltation ni transport, sobre, sol, sol y sombra, sombra, par trois fois. Il se retire vers  le burladero à reculons, oui, comme un gentilhomme quitte son souverain.

Serafin Marin est barcelonais et il lui revenait de conclure. Il l’a fait à sa manière, sans art mais en pesant sur son toro en début de faena, tirant des derechazos avec mando y dominio, débordé puis lointain à gauche, avant de servir des manoletinas sans façon. Mais l’épée sera superbe. Deux oreilles pour l’enfant du pays, fidèle à la patrie.

Ce fut alors que le destin nous tira brutalement du rêve par les pieds. Une fin de corrida, de saison et de partie, et soudain un inconsolable chagrin de gosse. Serafin fit la vuelta en pleurant, un drapeau de Catalogne à la main, en pleurant à chaudes larmes en ce jour funeste de lendemains sans corridas. Au centre, il laissa tomber les trophées par terre, comme si l’abolition les privait de sens. Il s’accroupit et baisa le sol, et fit de ce ruedo une terre sanctifiée. Puis, il ramassa ses trophées, les derniers dans sa ville, les derniers de Barcelone, avant d’aller s’asseoir sur l’estribo, dans un geste de grand abattement, et tout demeura ainsi durant de longues minutes. Il ne se passait plus rien. Les deux autres toreros ne sortaient pas du callejon, le public restait à sa place ; nous étions, chacun, saisis par la brutalité de ce moment d’Histoire. Le cœur lourd.

Mais il fallait bien en terminer, alors les tendidos se sont déversés à flots sur la piste pour porter les trois derniers toreros de Barcelone en triomphe. Et cette mer humaine désunie, désemparée, nerveuse, ballotait sans façon les maestros dans une cohue indescriptible, au milieu des banderoles de protestations contre l'abolition et des étendards de Catalogne. On a cru un instant que Tomas, mal assuré sur les épaules d’un porteur, allait se sentir mal, Juan Mora était à la traîne, Sérafin toujours inconsolé. A la sortie des toreros par la grande porte, entre les applaudissements et les « Libertad », « Libertad », la Monumental rugit de douleur, en une clameur orpheline.

Nous sommes restés encore un long moment à nos places, dans la nuit qui enveloppait la plaza, un peu sonnés mais ensemble, comme on veille un mort.

Des centaines d’aficionados continuaient à déambuler sur le ruedo, tristes et désoeuvrés ; on se prenait en photo sans sourire, on ramassait un peu de sable. On ne parlait plus de José Tomas. Non, on n’avait plus envie de parler.

 

15/06/2011

Féria de Nîmes-Pentecôte 2011

Nîmes, vendredi 10 juin 2011- El Cid, Castella, Perera/Torrealta

Un cartel de gloires instables. El Cid qui fut, Castella qui est encore peut-être et Perera qui a été. Chacun de ces toreros tient à nouveau la corde, mais la main était naguère plus ferme. Ils doivent confirmer, le premier qu’il a retrouvé le sitio perdu, le deuxième qu’il peut être grand hors Madrid, le dernier qu’il est revenu dans la course. Tel était l’intérêt de cette affiche.

Un ciel pommelé et des toros de plomb en décideront autrement, mais sous la torpeur tout de même quelques enseignements, si l’on veut bien voir.

Le premier du Cid, gras et lourd, avait un fond de caste, gueule fermée jusqu’à la mort et répondait aux cites dès que le torero trouvait la juste distance. Mais le Cid tarda. Le début de fanea par naturelles avait certes belle allure, mais la main droite fut moins sûre, et après une circulaire inversée prolongée par un changement de main qui fit rugir le gradin, il n’y eut rien d’autre qu’une tauromachie dispersée et pueblerina, curieusement récompensée par une oreille. Le Cid servit ensuite une demi-faena à un toro, bravito à la pique, mais qui s’éteignit vite -la main basse est belle mais le toro alors s’effondre. Rien de très convaincant.

Castella avec le pire lot d’un encierro médiocre prenait son temps à la grande exaspération du public. Une chicuelina citée de 30 mètres sur son premier, qui serre et à la charge désordonnée, et un début de fanea, doblones un genou en terre, suivis d’une série courte et templée au centre, sur un toro manso, fuyard, et jouant un peu de la corne. Ce fut tout et ce fut peu.

C’est sûr, Perera nous revient, et avec les mêmes toros que ses compagnons. Son premier n’était pas un foudre de guerre mais les cornes étaient en pointes et sur ce toro d’une demi-faena, il construisit une demi-faena pleine d’aguante et de dominio : quatre passes par le haut les pieds joints en raccourcissant les distances sans broncher, conclues par deux pechos enchaînés, puis deux séries à suivre de derechazos, la première citée de très loin, le tout avec cette marque devenue singulière, chez lui comme une signature, où toute passe servie l’est plus près du corps que la précédente, plus  dominatrice, plus recentrée, en une progression d’intensité où on voit l’homme s’imposer. Voilà qui nous change de ces passes de consommation courante qui chez tant d’autres font « série » parce que toutes sont semblables et qu’il faut bien de temps en temps une pause. Hélas, d’abondantes circulaires prolongent inutilement une si belle construction, comme s’il fallait épuiser un temps réglementaire avant la mort. Une épée en todo lo alto et le toro roule par terre. Une oreille.

Mais le plus beau était pour la fin quand on vit soudain cette si belle image d’une corne qui tremble  dans le ventre de la muleta. Qui tremble de toute l’énergie contenue du toro, faible, manso, mais violent, à la charge incertaine et brusque. Qui tremble de ne plus pouvoir menacer à son heure en balançant de grands coups. Qui tremble parce que le toro se sait dominé. Qui tremble d’intensité et d’impuissance, comme le gaillard de bal de village, exalté et ivre qui veut faire le coup de poing mais finalement se ravise. Cette corne qui se laisse désormais envelopper dans la muleta, réticente encore mais déjà prisonnière, c’est le toro qui se rend.  Ce signe, comme le drapeau blanc  tendu par un guerrier plein d’amertume, est saisissant. Et comme la muleta est celle de Perera, le geste d’ampleur et la passe lente, cet instant où le toro est pris se donne à voir au ralenti, et l’émotion est intense.  Perera nous a inventé un toro, désormais asséché de son genio, et il en joue à sa main dans un terrain étroit, sans remords ni pitié, se sachant  invincible.  Une oreille.

Sa sortie a hombros paraîtra exagérée au regard de la faible intensité de la corrida dans son ensemble, mais pour qui sait voir, Perera fut, ce jour, la plus sûre des gloires instables.

Nîmes, samedi 11 juin 2011- Rafaelillo, Le Cid, Medhi Savalli/ Miura/ Vitorino

Qui n’a jamais raté une opportunité peut jeter la première pierre à Medhi, quant aux autres… abstenons nous.  La corrida est sortie dure, sauf le cinquième, un Miura  de 587 kgs, de grande noblesse.

Au paseo quand ses compagnons de cartel se signent, Medhi lance de la main un baiser à la volée. C’est tout ce que nous aurons retenu de cette course si décisive pour lui, avec les passes de réception sur son premier, véroniques centrées et dominatrices. Ce jeune torero qui a l’abattage en talent et nous a régalés à Arles sous l’orage, puissant, décidé, un peu désordonné bien sûr, mais valeureux comme un affamé, nous a ici laissés sur notre faim, distant et peu confiant sur son incertain Miura de 614 kilos, et en échec sur le Vitorino, très joli gris dans le type de la casa de 514 kgs, au large berceau ouvert, qui l’a désarmé à la cape mais passait à la muleta quand on mettait la jambe, et pourvu qu’on allonge le bras. Medhi ne l’a pas pu. Cela arrive. Cependant ça tombe mal. S’y ajoute un cruel « effet baudruche », vous savez quand une forme pleine s’entorchonne  sous l’effet de l’air qui s’échappe. Medhi, c’est d’abord un tempérament, une envie « comme ça ! », de jouer, de s’engager, d’épater son monde et d’en être ravi comme un gosse. C’est aussi un physique puissant, un peu lourd mais généreux, dégageant un charisme irradiant. C’est une présence dans l’arène. Alors quand le doute gagne, que le grain de folie est remisé plusieurs pieds sous terre, quand le corps s’efface, c’est comme quand le rigolo de la bande est malade. Le coup du sort paraît plus cruel. C’est injuste ; mais c’est ainsi. Suerte torero et reviens nous vite.

Le quart d’heure d’émotion de ce « mano a mano » d’élevages fut le premier combat de Rafaelillo,  torero minuscule  contre une tour imprenable de sauvagerie pure,  une vermine de toro, 592 kgs, haut, très haut, long, très long, et le tout surmonté de herses moyenâgeuses : des cornes largement ouvertes, et qui n’étaient pas que défensives. Trois grosses piques n’y feront rien.  Ce monstre est tout de puissance mauvaise et balance ses cornes latéralement dès que le torero avance le bras. « Nan ! Passerai pas ». Ni à droite ni à gauche. « Nan ! Sais que tuer, veux pas jouer ». Un quart d’heure pareil est une épreuve à peine soutenable pour le spectateur ; il faut imaginer ce que cela doit être pour le torero, un bout de tissu à la main et pour l’heure une épée de pacotille dans l’autre.  Devoir faire face, jouer des jambes à défaut des bras, dans une tauromachie d’un autre âge qui seule s’impose pour faire baisser la tête, si peu que ce soit. Et dix minutes de lutte plus tard, on doit encore se résoudre à le voir mettre en suerte  pour en finir,  lever l’épée, viser là, juste-là, au dessus des cornes ! Comment faire ? Le gradin retient son souffle, tout le monde est en apnée, on attend. Ca y est, Rafaelillo tend l’épée, saute et plonge, un instant suspendu au dessus de cette tête encore si haute.

Petit Rafaelillo, énorme torero. Sale jour pour toi, mais quelle lutte ! Ce n’est pas facile à avouer, et moins encore à écrire, mais ces litres d’adrénaline charriés par l’angoisse de cette geste entrain de se faire  dont on ne connaît ni la fin ni la postérité, cette émotion archaïque que le destin éprouve, ont quelque chose d’animal, de primal, de mythologique et de sacré, qui submerge la raison et enivre.

Rafaelillo se gardera sur son second, un Vitorino en cornes qui ira trois fois à la pique, encasté et con genio.

El Cid ne pourra pas grand-chose sur son Vitorino qui se déplace en crabe, toutes pinces dehors, et sera fade sur le noble Miura qu’il tuera d’une belle épée.

Un mot enfin : la corrida était télévisée en Espagne et c’est tant mieux ! Ainsi le 18 brumaire local aura-t-il eu quelque écho outre-Pyrénées. Chacun en tout cas y aura mis du sien.  C’est que le président de la corrida du jeudi dont la rigueur dans l’octroi des trophées avait déplu au concessionnaire avait été déposé en douce et remplacé au palco. C’est désormais, ici, l’organisateur des spectacles qui choisit son jury… L’indignation fut à son comble tant le conflit d’intérêt, dont l’actualité de ces derniers mois aurait dû nous garder, était patent. Alors notre président sobresaliente, un honnête homme pourtant mais au mouchoir facile, a payé au prix fort la forfaiture dont il avait été l’instrument. Son arrivée a été saluée par une bronca de gala, renouvelée à chacun de ses faits et gestes : son salut aux toreros à la fin du paseo (+1= 2), les autorisations de combattre sollicitées chacun à son tour par les maestros (+3 = 5) , le salut des toreros après leur combat (+6 =11), son départ enfin (un dernier pour la route), grandiose sous les sifflets et les huées, hommage exaspéré de l’aficion au crédit perdu d’une plaza. Un dos de mayo taurin à notre Bonaparte de la Vistrenque. En direct sur Canal + Espagne.

Nîmes, dimanche 12 juin, matin-  Ponce, Javier Conde, Juan Bautista/ Juan Pedro Domecq

Il y a un effet loupe depuis les amphis, certes pas grossissant mais incontestable. De si haut, le ruedo   découpe la zone d’observation, et le vertige aidant le reste demeure flou, hors champ. Il y a le vent et des martinets qui rôdent. Le bruit de la ville. On est dedans et dehors, un peu comme dans la cour de l’Archevêché à Aix, écoutant l’opéra du dernier balcon, entre les hirondelles. L’ambiance y est attentive et débonnaire. On y vient pour aimer et se régaler et pour rien d’autre. Le voisinage est solidaire et on le sent assez « développement durable ». En parlant de voisins, j’y ai rencontré le père de Curro Diaz, debout sur sa pierre, le dos bien droit, songeur. On le sent préoccupé, il me rassure sur l'état de son fils, blessé à Séville il y a un mois, le péroné est bien soudé, le muscle s’est refait, il y a quand même un nerf au pied toujours un peu douloureux. « Et les toros de cet après-midi ? «  «  Bien, très bien, un joli lot ». Oui, cet homme si digne est préoccupé.

Pour le reste, c’était une corrida du dimanche, comme on le disait naguère des automobilistes à la conduite mal assurée. Une ambiance de tienta ou de festival, où chacun se connaît, où l’on vient pour être ensemble. On a applaudi Ponce, comme on le fait chaque fois depuis des années aussitôt après le paseo, et Ponce n’a pas fait grand-chose, s’accordant avec son second toro quand le premier avis sonnait. Alors il a dessiné une circulaire du pico, suave, et une autre encore, avant de prendre l’épée.

Condé dans un bel habit vert de Nîmes aux passementeries noires  a joué son personnage, dédiant son premier combat dans un geste affecté en direction du ciel au ganadero décédé il y a peu, puis à sa veuve, assise au premier rang. Il a commencé un genou en terre et c’était beau, puis a dessiné quatre naturelles  dans un souffle, et c’était magique, puis à la série suivante, il a hurlé comme un possédé, en livrant une passe basse, d’une langueur exquise, comme si le duende venait de le foudroyer sur pied. En allant chercher l’épée, il s’est emparé d’une grande bouteille d’eau en plastique  qu’il a goulottée sans façon puis a dessiné une passe en trapèze, sa circulaire à lui, cassée, pleine d’arêtes,  de suspensions du geste, les jambes mécaniques, et c’était curieux.  Après la mort, il a salué au centre, l’épée et la muleta à bout de bras, bien haut, la tête baissée, comme pendue à une nuque brisée, et j’aimais bien ce cinéma.

Sur le suivant, il y eut un enchaînement de sorcier, le derechazo lié à deux pechos, puis une attente patiente, mais vaine, de voir autre chose.

Juan Bautista a montré une envie de novillero, et c’était bien sympathique. Il a accueilli son toro par larga afarolada de rodillas, puis l’a véroniqué toujours à genoux,  s’est levé pour servir des chicuelinas, a rematé par larga, celle-là de belle allure. Chicuelinas marchées pour la mise en suerte au caballo, pose des banderilles, avec une paire al violin. A la muleta, il a débuté sa faena comme Medhi Savalli, et l’a conclue comme Sébastien Castella, mâtiné d’un peu d’Espartaco jeune, avec entre les deux, tout de même, un zeste de Jean Baptiste. Ajoutez quelques manoletinas et vous aurez une juste idée du spectacle pueblerino qui nous a été offert et qui lui a ouvert la Porte des Consuls, la porfia sur son second – justifiée compte tenu de la bouderie de l’adversaire, et au vrai valeureuse- ayant fait le reste.

Ah oui, j’oubliais, les toros sont sortis plus que faibles, sans présence au troisième tiers, les 2 et 3 avec un reste de moral cependant, comme du sang bleu avant l’anémie.

Nîmes, dimanche 11 juin après-midi- Curro Diaz, Sébastien Castella, Talavante/ Fuente Ymbro/La Quinta

Première corrida qui ne soit pas hémiplégique : voici enfin des toros face aux toreros. Des toros sans poids excessif (de 470 à 510kgs)  mais qui sortent avec puissance, ont de la présence, vont pour certains avec classe au piquero, deux d’entre eux (le lot de Castella) nous offrant un tercio de grande beauté. Ne nous emballons pas cependant, la deuxième pique demeure souvent symbolique…

Et avec ça, de la toreria, des instants d’intensité, de belles images, et des toreros qui doivent faire leur preuve. Cette corrida nous a offert une densité, ici, désaccoutumée.

Curro Diaz est revenu trop tôt de blessure et je comprends mieux l’air songeur de son père, ce matin, debout, bien droit sur sa pierre, aux amphis. Son premier avec genio et le second, à charge courte, n’étaient pas pour un convalescent.

Talavante m’a enchanté, mais je crains avoir été le seul, tant chacun s’attend ici à le voir toujours s’exposer en cherchant à petits pas un sitio qui fait frémir. Face à un Fuente Ymbro, racé et aux cornes largement ouvertes,  une larga en fin de série pleine de toreria, puis un jeté de cape sur l’épaule pour mettre en suerte face au piquero, avaient la saveur des eaux-fortes de Goya. A la muleta, quatre passes de bandera sans bouger d’un pouce, enchaînées à une passe basse de la gauche puis à un pecho donnent le ton. Torero de juste position, à la savante économie de geste, relâché, très relâché, lent, très lent, et cette lenteur est celle d’un maître, lenteur et temple d’un pecho d’une épaule à l’autre, lenteur plus grande encore d’un derechazo qui dessine une circulaire mais sans ces gigotements et enlacements approximatifs de tant d’autres. Non, lui sa circulaire, c’est une taille, un bras, un poignet, et les étirements d’un marbre du Bernin, élégants, presque aériens. Hélas, le toro ne cesse de meugler et cela dissipe un peu le charme. L’épée est approximative (pinchazo puis lointaine) et le public froid.

Le dernier, La Quinta, sera récompensé d’une vuelta, que son comportement à la pique n’annonçait guère, s’étant collé sans grâce au peto à la première, et défendu de la tête à la seconde. Mais ce manso se révèlera aux banderilles, manifestant alors une puissance inattendue, sa caste se confirmant à la muleta. Sans doute Talavante est-il demeuré un peu au-dessous de ce toro. Mais j’ai aimé la cadence de cette faena, la juste distance, l’aéré de ses enchaînements, la muleta basse, la silhouette qui fait mouvement quand la passe se fait, le bras contraire levé au ciel, le coude cassé, la main suspendue. J’aime aussi  qu’il soit à ce point sans façon quand il ne torée pas, qu’il laisse traîner la muleta au sol quand il s’éloigne, qu’il ne mime ni le danseur ni l’esthète quand il se trouve à dix mètres de son adversaire. Ce torero n’est pas mannequin, ni au théâtre, mais qu’il cite le toro, alors il se transfigure, il se fait flamme ou souffle, une assomption aux vibrations fièvreuses du Greco.

Tirant profit de la charge de son adversaire dont il n’est pas venu à bout, il tente un recibir, le rate, retire l’épée sanguinolente, la fiche enfin dans un mouvement de perfection. Une oreille.

Mais le moment de toreo grande, devant un grand toro- lui aussi récompensé d’une vuelta-, ce fut Castella qui nous l’offrit sur le deuxième Fuente Ymbro, quatre passes de cambio sur un adversaire de taille, avec changement de main lié au pecho, d’une grande puissance et d’un très fort impact,  des derechazos liés et amples, vibrants, cadensés, un changement de main souverain et des naturelles  à suivre. Sûreté du geste, aisance, brio, Castella devenait soudain un torero dominateur et facile, d’une belle virilité  que ses petits pas de flamand rose, le bras contraire levé au ciel n’affectaient plus. Le toro était moins facile à gauche mais toujours allant ; une série droitière réenluminait la faena et la profia finale dans un mouchoir faisait tomber les deux oreilles, les plus méritées du cycle, vu la force de l’adversaire.

Sébastien sera moins souverain avec son La Quinta, ne trouvera pas la juste distance, se laissera vaguement déborder, et d’ailleurs désarmer. Il était revenu à son ordinaire, et au « toujours un peu pareil » qu’on lui reproche. Mais quel torero il fut sur son premier !

Un mot enfin de sa cuadrilla, brillantissime au deuxième tiers, brega et banderilleros, déjà sur le Fuente Ymbro, puis très attendue sur le La Quinta, et qui a veillé au tercio comme si nous étions à la Maestranza. Oui, le toro et la toreria allaient de pair. Nous avions l’impression de vivre un jour nouveau.

Nîmes, lundi 13 juin – Morante, Juli, Luque/Nunez del Cuvillo

                                     A ce grand chef, Rudy, et à Chicuelo II, si souvent bien inspirés

Trapio ou cornes, il faut choisir ! Ce jour, ce sont plutôt les cornes, car pour le reste, ces toros avaient un physique d’ectoplasmes, étroits, plats, comme passés au laminoir, des ombres chinoises pour abat-jour de lampes de chevet de gosses insomniaques. Mais pour nous, ces silhouettes en deux dimensions,  fort laides à regarder, sont un gâche-faena. Soyons justes, le premier et le troisième viennent avec classe aux piques et poussent avec force, au moins sur la première. Mais les autres sont faibles, fléchissants ou ankylosés. Une pitié.

Juli sans peine ni gloire ; Morante renonçant à son premier après une série d’entame de belle facture qui paraissait pourtant avoir tout réglé ; une demi-faena de Luque jusqu’à des naturelles fuera de cacho qui signent la fin avant une porfia sans intérêt : nous en étions là du marasme quand la banda se mit à jouer un air de convoi funéraire sur le fléchissant quatrième de Morante. Le Concerto d’Aranjuez, lui-même. Et version Miles Davis, s’il vous plait, avec trompette à se flinguer, dépressive, grave, insupportable, et si inattendue que la moitié de l’arène, émue d’entendre de la « musique classique », prit des airs pénétrés de femme de bédouin enrichi à qui on fait la surprise d’une robinetterie plaqué-or dans la salle de bains. On se pâmait, on roulait de la poitrine dans de grands transports, le poil se levait sur les bras : « le pellizco, c’est le pellizco » !  « Dieu que c’est beau ! ». Cette musique est à hurler de mièvrerie, de recherche de l’effet, absorbant tout sur son passage comme un sopalin bien épais. L’adagio de Rodrigo, c’est du sparadrap à sa chaussure, on ne peut s’en défaire. C’est fait pour ça ! Normalement c’est une prière pour sa femme qui vient de perdre un enfant en couches, ici c’est un Te Deum pour le mort-né. Silence dans les rangs, on veille. Pendant ce temps, le Morante que je pensais plus fin, s’y croit, se donne des airs, se boursouffle face à un toro laid, incommode et qui humilie peu. Il recule, se replace, gigote, mais tente manifestement d’être digne du bain sépulcral qu’on nous verse à seau sur la tête. Alors, inspiré, il tire une demi-douzaine de passes pleines de duende, d’une lenteur infinie. On enrage d’être privé de silence, cette fichue musique saturant tout ce qui se donne à voir. Et l’on songe, malheureux de cet immense  loupé, à « la musica callada del toreo » de Bergamin. La faena se termine sur la dernière note de l’adagio, on ne sait plus où on en est, cet air poisseux a tout chamboulé, Morante repose la baguette, la moitié de l’arène se lève comme un seul homme, se tourne vers la banda, et fait un triomphe à Rudy pendant que le torero vaque. On a envie de tout casser ! Alors, rien d’autre ? Si ! Après tant de sirop, Morante se met en suerte, tend l’épée et se jette sur l’adversaire dans un geste d’une austère beauté, décomposé et sûr, qui d’une lame nous désintoxique. Et c’est l’acier en main qu’au centre il salue comme un bretteur, la pointe orgueilleuse en direction des gradins. Deux oreilles, la seconde pour Rudy – au vrai un merveilleux chef, mais quelle idée…- dans une bronca de gala à la présidence, l’épée grandiose de Morante nous ayant débarbouillés de tant de confiture.

Luque au capote sur le six nous a lavés de ces outrages, s’étirant avec élégance, le geste suave et doux. Morante dessine-t-il sur son toro un quite de passes exquises, filles naturelles de delantales et de véroniques, que Luque, qui se pique de competencia, revient pour la plus belle véronique du cycle, fragile et pure comme de la porcelaine, rématée par une demie dans un bouquet d’ondulations qui expirent. Que arte, joven !

Et la faena devant son jabonero faible mais noble, sera variée – de belles aidées de ceinture en entame-, de main basse, aux enchaînements subtils – un molinete lié au pecho-, templée, puis de porfia, mais celle-ci, qui vient à son heure, est saisissante d’aguante et de désir puéril de vaincre,  tel ce visage que le torero enfouit entre les  cornes, dans un adorno plein des folies et de l’arrogance de son âge. Une oreille je crois, mais une très heureuse confirmation de cartel surtout, sur un paso doble enfin retrouvé.

 

 

 

30/04/2011

Feria d'Arles 2011

Arles, vendredi 22 avril 2011- Juli, Manzanares, Thomas Joubert/Garcigrande

Ca fait vingt ans qu’il y pense, ou pas vingt ans - il n’en a que vingt et un- mais alors quinze, disons. Se vêtir de lumières, se retrouver à côté des plus grands, faire le paseo devant ses parents et ses amis, devant tous ceux qui ont soutenu ses efforts ou cru en son rêve. Des années qu’il ne pense plus qu’à cela : prendre un jour l’alternative, devenir torero devant de vrais toros, non plus jouer avec un carreton ou un becerro pour tester le geste ou l’allure, mais toréer de verdad. Faire le paseo au moins une fois, en corrida formelle, et après on verra. Il sait que le parcours sera long, et aléatoire plus encore. Mais cette alternative il la prendra, et dans les arènes d’Arles, les arènes où enfant il a vu des toreros portés en triomphe ou seuls face à l’échec, des toros de grande caste et des faenas d’artistes, et voilà quinze ans que ces émotions peuplent ses nuits. Et ce jour est arrivé, ça y est, c’est programmé : c’est aujourd’hui avec El Juli, le numéro un, pour parrain et Manzanares le grand, comme témoin.

Quand on a annoncé la nouvelle, il a ressenti comme un déclic : cette alternative il la voulait prendre pour lui-même, non pour les autres, comme un acte de foi intime ; un baptême. Alors il a fait savoir qu’il entendait abandonner son apodo, le surnom de torero auquel il avait accroché ses premières armes et ses rêves de gosse. Ce ne serait plus Tomasito, ce serait Thomas Joubert, comme dans la vie. Torero d’état civil. Torero dans les gènes. Cependant, nul ne s’est avisé à temps de cette mue où l’on redevient soi-même, et c’est le nom de Tomasito qui figurait encore sur les affiches de la féria et partout encore durant la corrida…

Le ciel était gris entre les tours sarrasines. Et le paseo un peu triste sous le temps menaçant. La minute de silence pour Juan Pedro Domecq n’a rien arrangé, mais nous faisions mine de n’en rien voir, tout à notre joie de soutenir un jeune torero du pays pour la première corrida de l’année.

Après, il y a eu cette puerta gayola, Thomas Joubert, recueilli, la mine grave, debout face au toril,  droit comme un cierge de Vendredi Saint, la cape repliée sur soi, en statue orante, puis se mettant à genoux comme on va au sacrifice. Après de longues minutes, le toro de 525 kgs apparaît et se rue sur Thomas, toujours à genoux, qui esquive maladroitement d’un farol approximatif. Mais il se reprend et sert des véroniques très dessinées, lentes, un rien précieuses. Après la cérémonie d’alternative, Thomas s’approche de la barrière pour offrir ce premier combat à ses copains de l’école taurine. Une grappe de jeunes gens agités, s’agglutinant pour être au plus près de leur pote, mais demeurant dans le callejon, de l‘autre côté de la barrière, sans sortir en piste. Cette frontière-là aussi était un peu dissonante.

La fanea est propre, le bras détendu, un peu abandonné comme chez les plus grands, le geste encore  retenu, mais sûr. Le torero ne perd pas les papiers, met la jambe, rectifie sa position s’il y a lieu, récite sa leçon. Le tout ne manque pas de charme ni de variété, ici un changement de main dans le dos, là un pecho plein de desmayo. Le tout joliment mené mais pesant insuffisamment sur un toro à fond de caste qui exigeait d’être davantage contraint. Le soutien chaleureux du public ne peut rien à la mort et le toro, trop ménagé, se venge : deux épées, quelques descabellos. Tomasito se dirige vers la barrière, déçu.

Thomas sert sur le sixième les plus belles véroniques du jour, templées et douces. Après avoir restitué sa muleta et son épée à El Juli pour prendre ses propres armes, Tomasito offre ce combat au public et lance sa montera ….qui retombe à l’envers. La superstition enseigne que cela n’est pas bon signe. Tomasito se retourne pour voir ce qu’il en est et fixe longuement cette montera à l’envers, dans un murmure d’arène. Ainsi cul par-dessus tête, ce n’est plus le couvre-chef ouvragé de belle allure, comme un point fixe sur le ruedo, c’est une chose béante, la gueule ouverte vers le ciel. Le torero, tétanisé par une telle disgrâce, a paru indécis, ne sachant s’il valait mieux laisser les choses en l’état ou flatter le destin de la pointe de l’épée pour remettre sa montera à l’endroit. Finalement, il n’en fait rien et se met en suerte loin du toro, près du toril, attendant immobile la charge du fauve, attendant sans bouger que l’autre arrive pour lui faire alors une passe dans le dos. Ca y est, le toro charge à petits pas puis accélère brutalement. Tomasito hésite, se ravise, mais trop tard : c’est le drame. Le toro le soulève, Thomas tente de se dégager et tombe à terre, le toro lui marche dessus,  , cherchant, les cornes basses, sa proie au sol. Aussitôt, un, deux, dix, quinze hommes envahissent le ruedo pour venir au secours du petit torero, le relèvent, le conduisent à la barrière, pendant que d’autres éloignent le toro de la scène. Le sang coule sur l’habit de cérémonie, on se penche, on voit la blessure sur la cuisse, alors les hommes font civière de leurs bras, y juchent le blessé qu’ils ballottent jusqu’à l’infirmerie, à cet instant si lointaine. La consternation est générale, d’applaudissements et de clameurs mêlée.

Il pleut maintenant entre les tours sarrasines et la piste est sombre sous le ciel gris. Le Juli tente de s’accommoder, difficilement, du toro de Thomas Joubert qu’il lui revient de tuer en sa qualité de matador le plus ancien, mais on ne voit que la montera du jeune Tomasito, que nul n’a songé à ramasser, gueule ouverte comme un cri retenu, tombée d’un rêve d’enfant.

Les Garcigrande sont bien sortis, assez homogènes de type, de très joli trapio, des cornes plus que correctes ici et poussant à la pique comme on en a perdu l’habitude lors de ces corridas de vedettes, avec bravoure et allegria les 1, 2 et 5, puissance les autres, au moins à la première.

Juli est tombé sur un tio d’une inlassable noblesse, faible mais avec du jeu et bon moral, auquel il a servi un véritable festival de passes, depuis les six statuaires sans bouger de l’entame jusqu’à des circulaires en aller retour où, sans rompre ni changement de main, d’une seule volte du poignet, comme une passe de rock and roll, il fait se retourner le toro pour le citer dans l’autre sens. Cela plait beaucoup et si on aime le rythme, l’aisance technique et, en danse, les cavalières accommodantes, il n’y a aucune raison de ne pas aimer. Son toro a fléchi à deux reprises mais il fait aussi l’avion dans la passe. J’ai pour ma part retenu sa première série de derechazos, d’emblée liés et amples, et deux très longues naturelles templées, de grande beauté. Puis Juli a sacrifié la profondeur à la virtuosité en déchargeant la suerte à la recherche d’un plus long trajet, la muleta à bout de bras, puis a sombré dans une débauche vasarélienne par circulaires en tout sens, redondos, inversées, en aller retour, etc. Avec un matériel pareil, on rêve à d’autres artistes. Mais pour l’heure le public voit ce toro joueur et qui ne rechigne à rien, et réclame l’indulto qu’il lui paraît mériter. Juli, muni de l’épée de mort, lève le bras et aussitôt l’arène proteste pour obtenir la grâce. La présidence paraît hésiter. Alors, Juli redonne des passes en guise de démonstration, et la banda se remet à jouer. « Olé », « Olé » crie la foule à chaque nouvelle passe, joyeuse comme au rappel d’un artiste sur scène et moquant l’indécision du palco. Juli se met à nouveau en garde, l’épée levée, mais la foule proteste encore et obtient à l’arraché cet indulto tant désiré. Juli ne cesse plus de toréer, et la banda de jouer et le public d’adorer - et El Juli et ce toro, et cette grâce arrachée. Le toro (du nom « Pasion ») , un peu faible mais très allant à la pique et qui s’est laissé toréer près de quinze minutes durant à la muleta, rentre vivant au toril, dans l’espérance d’une descendance. Les oreilles et la queue symboliques récompensent El Juli qui fait une vuelta de feu.

Son second sera d’une autre eau. Désarmé à la cape, ne parvenant pas à le mettre en suerte de manière convenable à la pique, un peu sur le reculoir, El Juli s’accroche à la muleta, face à ce toro indocile et qui joue beaucoup de la tête. Intéressant travail pour rectifier la bête, des deux côtés, avec plus de dominio à droite et quelques précautions à gauche - des naturelles livrées le corps cassé en deux, la muleta à bout de bras, comme un Thomas Campuzano ou un Espla de jadis, mais alors devant d’autres toros que ceux du jour… Une circulaire inversée qu’un changement de main prolonge en fin de fanea conclut la démonstration. Un trasteo sérieux gâché à l’épée.

Manzanares, en habit de Vendredi Saint, couleur robe du Jesus del Gran Poder, a dû affronter un premier toro à charge courte, violent, irrégulier, les cornes basses toujours à hauteur de chevilles. Le torero l’a amélioré et tué d’une entière un peu basse. Un quite conclu d’une larga pleine de dominio et de mépris à la cape pour la mise en suerte devant le piquero sur le cinquième sera le plus beau du jour en matière de toreria, avec une épée de toute beauté, donnée en todo lo alto, dans un geste décomposé, sûr et décisif qui a compensé une faena restée un peu en dessous du toro. Une oreille pour l’épée, les deux sans barguiner.

Après, ce fut la blessure de Thomas Joubert, et la sortie des cuadrillas par le patio de caballos, l’ambiance n’étant pas à la fête.

Arles, 23 avril 2011- Juan Mora, Juan Bautisa, El Fandi/ Nunez del Cuvillo

Juan Bautista a la tauromachie heureuse, c’est sans doute pourquoi on conserve davantage souvenir de ses bonheurs que du nôtre.

Très joli garçon, veillant à son allure dans l’arène, le geste souvent gracieux, bien dans sa tête et dans ses zapatillas, c’est un torero propre et consciencieux. Oh, tout ne lui a pas été donné et chacun se souvient de ses doutes, de sa retirada puis de son retour dans les ruedos. Mais désormais c’est ainsi qu’il est, ou qu’il paraît : heureux. Sa première faena devant un toro un faible, à l’allure cahotante, et d’une insondable naïveté, était de celles que l’on sait de ce torero : une entame élégante avec quatre passes à genoux mais vraiment livrées de verdad avec changement de main, puis une fois debout, une trinchera et deux pechos enchaînés ; une série citée de 30 mètres, avec à suivre des derechazos templés, changement de main dans le dos et pecho alluré. A gauche, les naturelles manquent de lié, mais qu’importe on dessinera des circulaires de la droite dans la joie du conclave puis, l’épée jetée à terre, les manoletinas maison où la muleta est tenue par les deux bouts du tissu. Un interminable pecho d’une épaule à l’autre pour finir. Une demie, bien placée, sera suffisante.

Telles sont mes notes, et le souvenir que j’en garde est certes celui d’une jolie faena, un peu ornementale, la faena d’un bon garçon, peut-être timide dans les salons mais de bonne éducation. C’est si rare…Deux oreilles en récompense.

Juan Bautista parviendra à améliorer son second, qu’il accueille très bien à la véronique.  Le toro se révèle fuyard, cahote, est irrégulier et brutal ; le torero s’en sort, conseillé par sa cuadrilla. Rien de plus notable, sauf cette impression qu’au fond Juan Bautista préférera toujours une manoletina à une trinchera. Et c’est dommage.

Juan Mora, lui, vise à la toreria, au beau geste, à la grande allure, et les toros du jour ne seront guère ses complices dans cette recherche. Deux véroniques le genou en terre, d’un dessin souverain à son premier, bien présenté mais qui se réserve puis fléchit par manque de force durant la faena. La réception du quatrième sera très pinturera, avec trois passes de cape en parrones d’une lenteur inouïe, un tiers du tissu au sol, comme une corole avec le matador en son centre. L’entame de fanea pleine de toreria, un genou en terre, une série allurée de derechazos conclue par la passe du mépris, des naturelles où la planta torera se cherche, tout cela vaudra à Juan Mora une belle et forte ovation du public, qui y noie cependant sa frustration de n’avoir pas vu plus de toro.

El Fandi, un athlète en habit de lumières qui plante les banderilles et nada mas.

Tout cela ne nourrit pas son aficionado. Sans doute les Nunez del Cuvillo, faibles et sans caste, en sont-ils la cause.

Arles, 24 avril 2011- Victor Puerto, Miguel Abellan, Matias Tejela/ Fuente Ymbro

Grande ambiance sur les marches qui mènent à l’entrée principale des arènes et sous les balcons des maisons provençales qui font face. Une fanfare joue « Mexico » et deux milles aficionados donnent de la voix au refrain en hommage joyeux au patrimoine immatériel que nous venons de découvrir. Une vraie fête de village, et le bonheur à tous les étages, en attendant le spectacle du jour.

Ce jour, c’est une corrida de naguère où l’on fait appel à des seconds rôles pour affronter des toros de caste, avec attribution d’un prix à la meilleure faena pour motiver les troupes. Grand soleil, grosse chaleur, et lot très homogène de magnifique présentation, trapio et cornes surtout, rares sous ces latitudes, qui provoquent les applaudissements à la sortie pour cinq d’entre eux. La plupart, hélas, se révèleront faibles mais offriront du jeu.

Une corrida de naguère avec sa part d’aléa, donc, où le triomphe n’est pas garanti : ça rajeunit, mazette !

Victor Puerto, 37 ans et déjà sur le retour, a été discret. L’arène l’a jugé apathique. Sur le premier, très beau colorado, très armé, mais qui se révèlera faible, et sur son second surtout, aux cornes astifinas, qui fait l’avion dans la muleta mais s’effondre aussitôt. Victor, contraint de toréer à mi-hauteur, soit à contre-style de ce qu’exigent les impressionnantes armures de ses adversaires, joue la montre et sacrifie l’efficacité à la recherche patiente du beau geste, au grand désarroi du public, puis à sa colère. Il reste cependant un chef de lidia à l’ancienne, attentif à tout ce qui se passe dans l’arène, à ses camarades de cartels, à la sûreté des peones, aux quites lors des piques, et fidèle à l’usage quasiment tombé en désuétude consistant à raccompagner le piquero lors de sa sortie de piste au dernier toro.

J’aime Matias Tejela, son plaisir à porter l’habit de lumières – ce jour couleur menthe glaciale aux parements blancs- sa joie de paraître dans l’arène, mais aussi son absence de cœur à l’ouvrage, son imagination limitée, et une forme de salubre indolence que lui dicte le souci, parfaitement arbitré et assumé, de ne pas risquer sa peau. « Je suis torero ainsi, et c’est tout. C’est bien suffisant » a-t-il l’air de dire quand le public s’impatiente. Très jeune homme porté par un physique avenant, les foules s’en accommodent. C’est qu’il est servi par sa taille et une allonge du bras dont il use et abuse. Pas bégueule pour un sou, si sa cuadrilla lui hurle le mode d’emploi depuis le burladero ou si le public le rabroue, il met un peu la jambe, avance le bras ou baisse la main, et alors il temple, car c’est à peu près la seule chose qu’il sache faire, comme un don qui aurait été mal distribué. Sur son premier, l’accueil par véroniques, très appuyées, la main basse, est joli à voir, et plus encore les passes de quite par chicuelinas et passes de detras por delante (navarras ?) alternées, conclues d’une larga qui laisse le toro en suerte pour la deuxième pique. Sa faena sera lointaine, dictée par sa cuadrilla, sans imagination ni art. Très en dessous de son deuxième toro, qui a pris trois piques, il sert quand même, après une longue mise en place, deux séries très templées de la droite puis de la gauche, celle-là conclue par un farol. Se sentant enfin soutenu par le public, il exploite, soudain avec verve, le registre pueblerino, deux cambios, une passe à genoux, vite on se relève, ça passe bien à gauche, alors on termine par une autre série de naturelles fuera de cacho, le tissu à bout de bras, molinetes, une belle épée. Voilà, il est ravi. Vuelta au toro, en effet le meilleur du lot, et une oreille au torero.

Miguel Abellan a été la surprise du jour. Devant un joli jabonero sucio, un peu moins armé que les autres et marquant une faiblesse des antérieurs comme les deux premiers, il cite plusieurs fois de très loin, le toro accourt et se trouve embarqué dans des derechazos de ceinture, templés à mi-hauteur, du plus bel effet. La faena est joyeuse, deux trincheras vaporeuses signent la toreria ; hélas les naturelles, malgré l’envie, sont accrochées. Le tout est sympathique, vu le matériel, et fait tomber une oreille du palco. Mais c’est sur son second, très bien présenté, manso mais offrant du jeu, que le torero sera supérieur, construisant une faena à base de séries courtes, citées de loin, de très grande allure, d’abord à droite, puis une série de naturelles pleine d’empaque, Miguel, parfaitement placé de trois quarts, dans le sitio, toréant despacio, courant la main, tirant deux redondos parfaits. La faena se conclut par les trop rares et pourtant si belles aidées par le haut, alternant avec des passes par le bas.  Une demi-épée suivie d’un descabello rince un peu l’enthousiasme. Une grosse oreille pour le torero qui remporte le prix de la meilleure faena,remis par des Arlésiennes en habit. Vuelta très fêtée pour cette faena variée, colorée, et de ceinture devant un toro de belle présence.