Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

13/09/2017

Arles, Feria du Riz 2017 - Corrida des villes, corrida des champs...

Corrida des villes et corrida des champs. J’aime de plus en plus cette ville d’Arles, et Juan Bautista qui fait si bien les choses.

La Goyesque et ses fanfreluches, paillettes en piste et ruedo saturé de musique, corrida à grand spectacle qui attire un public nombreux, nouveau et jeune qui sort ravi parce que l’arène était bellement décorée, la musique formidable et les toreros soucieux que tout se passe au mieux. C’est la corrida des villes, attentive au prestige et au bien recevoir. Une vitrine de Noël, avec ses guirlandes et son goût à la fête. Et si la vitrine est belle, peu importe la marchandise. La vitrine et cette foule si nombreuse suffisent à nous combler.

Et la corrida du lendemain, avec des toros de respect face à une triade de toreros pour la plupart inemployés auxquels on donne une chance. C’est la corrida des champs, authentique, un brin austère. On n’y vient pas pour frimer. Nous sommes moins nombreux, mais notre attention n’est distraite par rien d’autre que le combat d’un homme face à un toro, ses maladresses ou son savoir-faire, son entrega ou ses facilités. L’animal y est roi, comme à la campagne. Et l’homme doit s’aligner. Cette corrida- là n’est plus un spectacle, c’est un métier.

Je dois confesser que j’aime bien les deux et qu’elles puissent coexister à deux jours d’intervalle dans la même arène. Libre à chacun de préférer être hémiplégique….

Samedi 9 septembre 2017- Goyesque- Juli, Juan Bautista, Cayetano/ Domingo Hernandez, Garcigrande

Grand spectacle et petite corrida. Di Rosa était le décorateur de l’année. Des peintures en forme de capotes de paseo éclatants de couleurs vives tout autour de l’arène et, sur la piste, la silhouette essentiellement noire, un peu picassienne, d’un torero enveloppé dans sa cape de gala, dessin un peu confus depuis ma place. On n’a jamais fait mieux jusqu’à présent que Christian Lacroix et Rudy Ricciotti, seuls à avoir compris qu’une arène étant ronde, ce qui se donnait à voir devait l’être également de tous points de la circonférence. Di Rosa, lui, paraît avoir œuvré pour la photo prise depuis la Grande Porte….

Très beaux costumes des toreros, dans un registre de gris satiné – Cayetano en bas blancs du plus bel effet- les chevaux des piqueros sans leur caparaçon lors du paseo et accompagnement musical de prestige avec l’ami Rudy - l’autre !-, sa bande Chicuelo II à son plus haut et un trompettiste soliste vénézuélien éblouissant, Pacho Flores. Dieu que c’était beau ! Presque un peu trop en deuxième moitié de corrida. Un vrai concert.

Question toros, évidemment…. Pas présentés, sans trapio, piqués pour le symbole, sans trop grande faiblesse et mobiles sur les deux premiers tiers, mais sans aucune présence ni transmission au troisième où ils s’éteignent après deux ou trois séries. Avec ça, d’une noblesse de carreton, sauf le deuxième, le moins inintéressant du lot, que Juan Bautista, sans doute contrarié par l’intrusion perlée de deux anti-taurins, torse nu, à la mort du premier, a aimablement toréé, manifestement la tête ailleurs. La responsabilité du directeur d’arène, sans doute soucieux qu’il n’y ait pas d’autres perturbateurs, pèse alors sur le torero. Et c’est bien dommage (1 oreille).

Cayetano, qui n’a certes pas eu le meilleur lot, a été transparent sur son premier adversaire. Et sa toreria sur l’entame de faena du suivant (aidées par le haut, trinchera, puis une série de derechazos, dont l’un interminable et de grand temple) est passée un peu inaperçue du public. El sabor de boca dulce s’est ensuite dissipé, on n’avait plus qu’yeux et oreilles pour ce trompettiste coruscant dont les gammes s’accordaient assez mal avec les onctueuses préciosités de Cayetano.

Et Juli a triomphé, bien sûr, d’un matériel aussi facile. Mais son aisance, sa sûreté, son entrega, la variété de son jeu tant à la cape qu’à la muleta impressionnent. Quand le quatrième est sorti en piste, ce fut un festival. Delantales somptueuses, cordobinas enjouées. Il fallait le voir ensuite au quite, citant son toro à 20 mètres, les jambes écartées, le buste rejeté en arrière, arrogant et rieur, mettant le feu à l’arène en quatre zapotinas qui ont déclenché la musique. Ce qui enthousiasme alors ? Cette insoupçonnée envie de gosse. Juli soudain, devant nous, a 16 ans, il torée si comme tout était à refaire. Comme s’il se présentait pour la première fois. Comme s’il devait vaincre encore. L’arène s’enflamme, Juli prend les banderilles qu’il partage avec Juan Bautista. Hélas, le toro se cassera une patte durant le tercio. Dans l’enthousiasme général, on le change. Le toro suivant est tout aussi insignifiant mais moins allant. Qu’importe…Rudy et sa banda nous servent une musique de péplum ou de tournoi du Moyen-Age. Juli sait entretenir le feu et comme toujours concocter la faena qui va a mas. En dépit de tout (et de ses épées), quand il sort en triomphe par la Grande Porte (1 oreille et 2 oreilles), on ne peut réprimer un sourire d’admiration.

Le public est resté longtemps dans les arènes pour écouter Rudy et la bande Chicuelo que nous ne parvenions plus à arrêter ! Un vrai maestro, ce Rudy ! Qui faisait penser un peu au Juli de tout à l’heure. Comme si c’était le premier jour, comme si tout était à démontrer. Enivré de soi, sûr de son talent. Il plane et nous avec. C’est puissance 10. LSD pour tout le monde. Il avait en grande partie sauvé la corrida lors de l’intrusion des anti-taurins en distrayant aussitôt la foule d’une belle « Coupo Santo » puis, plus curieusement, d’une « Marseillaise » dont je croyais qu’elle n’était plus qu’un chant anti-djihadiste. Et le voilà qu’il nous sert au final, « La Marche de Radetzky ». C’est «  Concert du Nouvel An » pour tout le monde. Version « Sonnez trompettes !» Rudy ? Le vrai triomphateur de la tarde.

Dimanche 10 septembre- Miuras, Baltasar Iban/ Rafaelillo, Mehdi Savalli, Ruben Pinar

Revoir des toros ! Présentation, trapio, présence, caste, plusieurs applaudis à leur sortie. On peine à croire qu’ils soient de la même espèce que ceux d’hier. Deux Miuras sur 3 ( le premier était très faible) et 2 Baltasar Iban sur 3 (le cinquième de Medhi un grand toro qui ne méritait certes pas une vuelta mais qui nous a régalé) de grand jeu, sauf aux piques, quoique le cinquième y soit venu 4 fois en galopant, de loin et merveilleusement piqué par Gabin Rehabi (sûreté, élégance, dans le morillo les quatre fois, pique rapidement levée pour ménager les forces de l’adversaire) qui a remporté le prix du meilleur piquero. Frustration de voir les tercios écourtés mais sans doute les toros n’en auraient-ils pas supporté davantage. Nobles pour l’essentiel sauf le premier Baltasar Iban, beaucoup plus exigeant.

Ce toro-là m’a plus enthousiasmé que Rafaelillo qui a dû se le coltiner. Un torero si petit face à un toro si long, le combat était inégal. Avait désarmé le torero dès les passes de réception, posé beaucoup de difficultés aux banderilleros. Un toro gorgé de caste, pas forcément de la bonne… Et que l’effort surhumain auquel le torero dût consentir, et qui lui coûte, n’améliore pas. Rafaelillo, après avoir tenté de réduire la voilure de son adversaire par des doblones puissants, ne parvient pas à allonger le bras, crie beaucoup au passage comme si la passe était longue, mais son cri se perd quand le toro s’est déjà retourné, à nouveau prêt à en découdre. Un vrai combat. Un combat comme on peut. Pas brillant, un peu frustrant pour nous autres, mais assez digne au fond. Et conclu d’une épée fulminante, justement récompensée par une oreille.

Ruben Pinar qui doit toréer, comme Mehdi, trois fois l’an, m’a paru serein, bien dans sa tête et ses zapatillas, face à son Miura. Un toreo académique, appliqué, plus technique que je l’aurais imaginé, sérieux, contraint de réduire les distances en fin de faena, son toro se révélant tardo, pour une porfia pleine d’aguante (oreille). Sans option sur le BI suivant.

Mehdi a vaincu dans son arène. Vaincu l’adversité et les rumeurs, le scepticisme ou l’indifférence. S’alignant au paseo sans attendre ses compagnons de cartel, fier et déjà victorieux, gorgé de la volonté d’en découdre. Bien !!!! Capote dominateur et templé de grande beauté, banderilles de verdad, allure, geste puissant, aisance absolue face à un Miura de belle présence, joueur et noble ( public debout en fin de tercio). Entame de faena par banderas, trinchera somptueuse, passes par le bas en gagnant le centre. Cite de loin pour une série de derechazos, en offre une autre puis soudain paraît douter un peu. En dépit de deux naturelles très belles et bien dessinées, la faena va a menos (saludos). Son triomphe sera sur le suivant, le Baltasar Iban à 4 piques. Faena bien conduite, construite, pleine d’allant, sérieuse et complète. Incompréhensiblement la musique réclamée par tout le monde tarde à jouer. «  Nul n’est prophète…. ». La présidence finit par se raviser après une si consternante faute de goût et accorde l’oreille plus que méritée pour le torero de trente ans aux cheveux blancs….

Mehdi fait partie de la race, que j’adore, des affranchis. On sent que la convention lui importe peu et que la liberté lui est tout. Ce n’est pas si facile la liberté.…. Cela suppose beaucoup d’orgueil, le goût de la solitude, une forte personnalité et l’esprit de résistance. Ca ne fait pas bon ménage, la liberté, avec l’ordinaire, le convenu, le stéréotypé auquel le siècle nous condamne. Mais la liberté console, même dans les moments les plus éprouvants. Elle nous fait tenir. Seuls les si précoces cheveux blancs disent le reste : les doutes, les avanies, le sentiment d’injustice, la révolte tue. Mais la liberté, plus que les cheveux blancs, nous épate. Il y a du El Pana en lui. L’autre faisait le paseo dans un poncho mexicain en fumant le cigare ; Mehdi, lui, est arrivé ce jour aux arènes en habit de lumières sur la Harley Davidson de son pote ! Olé torero !

 

19/04/2017

Feria d'Arles, Pâques 2017

Arles, samedi 15 avril – Juan Bautista, Manzanares, Roca Rey/ Garcia Jimenez

Affluence exceptionnelle pour cette première arlésienne qui fait plaisir à voir. Est-ce le temps, pour une fois clément en cette feria 2017 ? Le cartel ? Une allergie passagère aux pollens présidentiels que BFM TV nous jette à la figure à jets continus depuis des semaines ? L’ambiance est en tout cas à la trêve et à l’apaisement, l’humeur désinvolte et badine tant on est heureux de faire nombre. L’arène est quasiment pleine ; on en applaudirait de joie après tant d’avanies d’époque.

Ni la faiblesse du premier et du cinquième Garcia Jimenez, ni l’insignifiance de présentation du lot sans trapio de Roca Rey, ni la médiocrité de celui de Manzanares, qui n’a pas forcé, ne nous gâcheront la fête. Les toros manquent de beaucoup de présence, le tercio de piques est d’artifice, mais au fond ce jour, on s’en moque un peu : on est là et qu’importe le breuvage, on n’en attend même plus l’ivresse, l’important, c’est cet amphithéâtre plein qui nous illusionne sur une renaissance possible de l’aficion. Mes amis mélenchoniens grinceraient sans doute qu’Arles ce jour était un peu comme un meeting de Macron : beaucoup de monde et peu de fond.

Moi, je ne sais pas, je ne fais de politique. J’observe cependant que revenu de tout, l’aficionado est désormais comme le pêcheur à la ligne, des heures immobile sur son petit pliant, les yeux rivés sur une eau sans ride, attendant sans gaité que l’hameçon soudain frétille.

L’hameçon ce fut ce jour Roca Rey à son entame à la cape par parones, certains lentissimes, puis par chicuelinas exposées au possible et très décomposées, à camera lenta. Puis ses deux spectaculaires cambios de muleta en début de faena et deux changements de mains souverains. Ce torero est celui du surgissement, de la rupture, de l’inattendu. L’intuition et le courage ne lui manquant pas, dans ce registre il est unique (avec et très en dessous d’un Talavante). Mais en dépit de sa technique et de son aisance, et ce jour d’un « adversaire » de belle mobilité, je ne l’ai pas vu construire, s’accorder, dialoguer avec son toro. Sa botte, c’est la feinte ; sa nature, celle d’un gamin espiègle ; son objectif, l’épate ; le reste l’ennuie et nous aussi au demeurant. Il est suffisamment intelligent pour le savoir et il se décide soudain, au milieu d’une série de naturelles que l’allonge de son bras rend lointaines et sans vibration, à nous dérider d’un farol inattendu, avant de reprendre un ouvrage pour lequel il n’a guère de goût : toréer. Très beau geste à l’épée cependant, laquelle est néanmoins trasera, et gros impact sur les gradins, qui le récompensent de sa jeunesse, de son entrega, et d’un incontestable charisme (oreille).

Mais la prise du jour, ce fut une fois encore, une fois de plus, Juan Bautista, souverain devant un manso de grande noblesse à la muleta. Entame à genoux et deux derechos souverains de ligazon et de temple en se relevant. La suite sera d’une même eau, aisance, poder, allure. Grande allure. Il fallait le voir les jambes légèrement écartées, le corps relâché, la main basse, liant les passes dans un terrain réduit au maximum, dans une série qui sera la plus profonde de la faena et qui fera retentir Caridad del Guadalquivir. Tout alors enlumine le ruedo, la musique, les naturelles à suivre, les trois redondos successifs, les passes à genoux pour remater l’affaire, cet accomplissement souverain, le plaisir du maestro et le bonheur de la foule.

Pinchazo suivi d’un recibir de feu, parfait de décision, d’exécution et d’effet. Deux oreilles pour cette belle faena magnifiquement conclue, dont l’une sera incompréhensiblement sifflée, sans doute par ce qu’il y a eu pinchazo (sur recibir tout de même, on en a vu d’autres….) et que Juan Bautista est le directeur des arènes (ça, c’est, il est vrai, inédit, sauf à Ronda qui est un décor de théâtre, plus qu’une arène).

Faut-il que la campagne présidentielle nous ait intoxiqués à ce point, instruits que nous sommes désormais des conflits d’intérêts, trafics d’influence et autres délits d’initiés au point de les soupçonner toujours, fût-ce à tort, pour avoir l’opportunité de les blâmer en ne passant plus pour un nigaud ? Je crois qu’il y avait de cela dans les protestations de cette seconde oreille accordée au torero-directeur d’arènes. Une humeur ombrageuse et « dégagiste » qui s’enivre d’indignations d’artifice. Car, sinon, quoi ?

Dimanche 16 avril, matin- Andy Younes, Tibo Garcia, Adrien Salenc/ ganaderias françaises

Très jolie novillada française. Des novillos bien présentés, les quatre derniers presque toros, avec du trapio ou du bois, quelquefois les deux. Plus de piques que durant la corrida de la veille, et plus de présence. Une novillada intéressante de bout en bout, avec deux exemplaires, le 3ème de Los Galos (primé) et le 6ème de Gallon, supérieurs.

Les novilleros ont été à la hauteur du sorteo qui fut le leur.

Andy Younes a été brillant sur son premier, tant à cape dans un jeu sûr et de grande variété, qu’à la muleta. Irradiant la joie de toréer et toujours enivré de soi, sourire mécanique des vedettes de la télé et aisance des chanceux, il a convaincu par son culot et son savoir-faire, surtout à gauche, dans des passes apaisées où soudain il oublie le chiqué pour toréer avec goût. Belle épée (oreille). Très joli capote sur son second, précieux et comme suspendu à ses doigts, à la manière d’un Luque des grands jours. Plus de problème durant la faena où il se laisse un peu déborder par le sérieux novillo de San Sebastian, très armé, avant de se fixer entre les cornes avec un aguante impressionnant, riant aux éclats de se trouver-là, innocent et glorieux, au cœur de son rêve. Un rire que l’on sent cette fois-ci sans calcul, un peu étrange compte tenu du danger qui menace, le rire d’un fou, d’un enfant ou d’un monstre. De quelqu’un qui n’est pas comme nous…. C’est assez peu torero mais ça électrise.

Adrien Salenc n’a pas plus laissé filer sa chance. Une bouille à la Pepin Leria ou à la Rafaelillo, voici un jeune torero d’entrega et de poder, qui se tanque sur ses courtes jambes puissantes et torée dans un terrain réduit, sans grand souci de la joliesse de la passe. Pas mal devant le meilleur novillo du jour (Los Galos), il a surtout impressionné son monde sur le dernier, plein d’énergie combattante et de dominio, avec une technique qui en impose. Il domine manifestement son affaire, à sa manière, celle de machos, des combattants, des belluaires. Les chichiteux de mes amis le trouvent sans art. Ce n’est pas faux : même ses trincheras sont laides ! Mais ce ne sont pas des trincheras pour la galerie, des trincheras d’entrechats, ce sont des trincheras pour châtier, des trincheras de dominio, des trincheras de tueur. Mes amis toréent trop de salon. Quand je préfère pour ma part un peu de vaisselle cassée (2 oreilles, trophée du meilleur novillero).

Tibo Garcia n’a pas a eu au sorteo la chance de ses compagnons. Il n’en a pas non plus l’énergie dévorante et brouillonne et on ne l’imagine guère rire aux éclats ni manger avec les doigts. Ce torero est la classe même, tout en retenue, en élégance discrète, ne consentant à rien qui flétrirait la haute idée qu’il se fait du toreo. Ce flegme ne doit pas nous tromper. Il en veut autant que ses petits camarades, comme il l’a manifesté en allant systématiquement au quite sur leurs toros et en se concentrant sur ceux que le sort lui avait attribués. Belle attitude, grande allure, recherche du beau, surtout à droite sur son premier après des doblones très dessinés, et durant la première moitié de sa faena sur le second, temple, ligazon, et une série de très jolies naturelles templées, douces et lentes, avant que le toro ne se complique et que tout à son souci de bien faire, il en oublie un peu l’efficace et d’allonger le bras. Très beau geste à l’épée qui ne suffira pas, ni à la mort de sa bête ni à son triomphe ce jour. Il m’a fait beaucoup penser à Fernando Cepeda. Un torero classique et émouvant. Dont la sobriété était la signature. Un jeune novillero, dans une si grande arène aux appétits de marâtre, peut-il s’y condamner par souci d’honnêteté à soi et aux autres ? C’est la question.

Dimanche 16 avril après-midi- Enrique Ponce, Talavante, Tomas Joubert/ Juan Pedro Domecq, un Palardé

Ambiance à la fête, et les toreros sont appelés à saluer après le paseo. Je trouve les gradins rajeunis et c’est tant mieux. A quelques rangs de nous, un jeune homme et son amie, beaux comme le jour, assistent à leur première corrida. On les voit frémir, se tendre, applaudir quand il le faut, et s’embrasser un peu. Pour sûr ce seront de bons aficionados. Un livre est posé à côté du garçon. C’est « Un roi sans divertissement » de Giono. Je trouve cela un peu étrange, un livre si mystérieux, avec ces crimes irrésolus, le suicide inexpliqué de Langlois et un procureur du Roi « amateur d’âmes ». Giono y écrit que le « ciel est bleu comme une charrette neuve » et c’est en effet la couleur du jour. Le titre au demeurant est assez adapté à l’après-midi.

Le Roi, c’est Talavante. Qui, devinant la belle mobilité de son adversaire aux signes de faiblesse marqués, le brinde au public sous les sifflets. Ce déchaînement hostile le laisse indifférent. Il sait. Il sait qu’en deux séries nous aurons tout oublié de la faiblesse de son toro, qu’il le rectifiera, le grandira et lui inventera une faena insoupçonnée. Une faena commencée à genoux, aux enluminures constantes, un changement de main à la taille, une série de derechazos souverains, des naturelles millimétrées, une aruzina inattendue et sûre, des faroles limpides (et le farol limpide est toujours un miracle à la muleta), des molinetes enveloppants, une passe de las flores d’eau pure, un autre changement de mains après deux manoletinas, le tout sans aucune scorie, le tissu jamais accroché (jamais !), varié, allant a mas. Un bijou de faena. Il y a dans cette manière, de la variété, de la construction et l’évidence d’une parfaite exécution. Du José Tomas de Nîmes, mais la gravité en moins. Le toreo de Talavante n’est ni introverti ni sacré. Ce n’est pas un toreo de la piété, de prières chuchotées, de pénitence ou de sacrifice. C’est un toreo joueur, ouvert et fluide d’un monde d’avant le péché, un toreo mutin, lutin, plein d’une grâce païenne, un peu hérétique, très libre penseur, voilà, c’est cela, diaboliquement libre. Pas curé du tout. Une épée al recibir conclut l’œuvre, et un descabello. Une oreille récompense cette grande faena. Sans doute l’insignifiance de l’adversaire qui manquait de chispa et de gaz explique-t-elle une telle retenue, pour moi incompréhensible.

Thomas Joubert, lui, est un peu curé, c’est comme cela qu’on l’aime. Toujours solennel, vaguement somnambulique, il y a quelque chose d’irréel en lui qu’une incroyable économie de gestes et une lenteur en tout flatte encore davantage. Une très belle et émouvante première faena où il s’empare de la gauche dès les passes du cambio mais ce sont les derechazos liés en un mouchoir de poche qui épatent, corps relâché, main basse. Long, il torée lentement, le tissu à ses pieds, et c’est très beau (une oreille face au meilleur du lot). Son second adversaire est médiocre, tardo puis aplomado. Que faire d’une telle enclume ? Ce que Thomas Joubert sait le mieux faire : c’est un torero du sitio, de la position, de l’emplacement. Toujours au plus près. Cette longue attente d’une charge qu’il apprivoise en se rapprochant, bien droit, à petits pas, la muleta tenue dans le dos, puis qu’il provoque en allant au-delà de toute ligne de front possible, est merveilleuse à voir. Et les naturelles de face à suivre sont somptueuses. Demie-épée aléatoire ( une oreille).

Pour le reste, c’est-à-dire trois toros sur six, ce fut l’absence totale de divertissement du livre de mon jeune voisin, avec un Enrique Ponce malchanceux sur son premier qui se blesse en début de faena et un interminable second combat où le torero tente d’imposer sa manière, sa faena standard, à un adversaire médiocre qui n’en veut pas. La corrida alors se plombe, nous traversons un pénible tunnel (les 4 et 5), dont seul Thomas Joubert nous sortira, à sa manière de spectre, envoûtante et tamisée.

Lundi 17 avril, après-midi- Morenito de Aranda, Fandino, Roman/Pedraza de Yeltes

Présence du toro, résurrection de Fandino. Un régal de corrida avec deux toros de vuelta ( le 2 et le 4) dont aucune ne sera accordée, et un toro très intéressant (le 6), mis en valeur durant le tercio de pique présenté comme en corrida concours avec un seul piquero devant la Puerta grande. Pas exceptionnels, sans doute, sauf le 4ème qui s’est illustré face au picador de Morenito, dans un tercio d’enthousiasme tant on avait oublié ici l’émotion que cela pouvait provoquer, devant un public debout à la sortie du piquero, Pina Varas, éblouissant de sûreté et qui remportera le prix du meilleur piquero du jour. Pas exceptionnels donc, mais à la gueule fermée, qui s’intéressent à tout, suivent les hommes jusqu’à la barrière, les mettent en danger, nécessitent d’être toréés et dominés. Enfin !

Et deux toreros machos, au mieux de leur forme.

Le trop rare Morenito de Aranda, torero affectionné à Madrid, sérieux, alluré, citant ses adversaires de loin depuis le centre de la piste, avant de les embarquer dans une muleta sûre, dominatrice sans excès, intelligente, adaptant les séries à ce toro qui gratte le sol, le mettant en confiance, avant d’essorer sa sauvagerie dans une faena allant a mas ( beaucoup de ligazon à droite, sur un terrain réduit, très belle série de naturelles, passes aidées par le bas, la dernière très fluide) mais qu’une méchante épée caida laisse sans récompense. Celle-ci viendra sur le suivant, que le tercio de piques avait cependant pas mal amoindri, en dépit d’une épée encore basse mais d’effet foudroyant.

J’aime Fandino, c’est ainsi ! Et je m’attristais beaucoup de cette longue période de doutes depuis son solo de Madrid. Manifestement les doutes sont levés. Il nous revient en force et la démonstration fut magistrale face au meilleur toro de la course. Ce que j’aime, chez lui ? Cette rogue résolution, un orgueil de granit, l’absence de toute fioriture, son visage fermé quoiqu’il arrive, cette concentration quasi-hostile à tout ce qui n’est pas l’essentiel, cette allure altière et ramassée à la fois, cette puissance virile que l’on sent contrariée, un peu boudeuse, sans complaisance à soi. J’aime ce torero barricadé. Aujourd’hui curieusement en habit vieux rose.

Allure dans le ruedo, centré sur son ouvrage, terrain réduit, cuisse en avant, dominio, temple inouï, toreria folle, variété – ce qui chez lui est plus rare-, tout aujourd’hui fut une leçon de choses face à ce toro de beaucoup de charge et de présence dont il avait heureusement et sans démagogie interrompu le tercio de piques à la frustration de la foule. Faena de grande intensité qui méritait bien plus que l’oreille accordée après une épée merveilleuse d’exposition et d’exécution, tenue à la manière du maestro, lorsqu’il se met en garde, à mi-poitrine et non à hauteur du visage, avant de se lancer façon catapulte basque. Le meilleur de la feria, question torero et toro, et de loin.

Une vuelta de campana affectera hélas son second adversaire auquel Fandino avec le même sérieux mais sans brio compte tenu de l’état de la bête, servira un trasteo attentif, intelligent et hautement méritoire. Tant d’abnégation sera justement récompensée par d’insoupçonnées séries finales où le toro se refait. La plus belle épée du cycle, Fandino littéralement couché entre les cornes du toro, lui vaudra une seconde oreille.

Roman assure sur son premier, médiocre et faible, et sera dépassé sur le suivant, qui sortira victorieux de son combat face à la jeunesse du torero.

Saluts au ganadero, peut-être exagérés, mais la différence avec l’ordinaire et l’intérêt étaient tels qu’on a applaudi quand même.

Le cycle s’achève. Le dernier toro combattu s’appelait Holandero -suivez mon regard.

Cet après-midi, en traversant la place du Forum avant la course, j’ai entendu la foule chanter à tue-tête « La Marseillaise ». Savais pas que c’était une chanson à boire, ou pour faire la fête. Drôle d’impression….

12/09/2016

Arles, 10 septembre 2016, Goyesque- Luis Francisco Espla, Morante, J. Bautista/ Zalduendo

« S’il te plaît dessine-moi un mouton ». On se souvient de l’antienne du Petit Prince, toujours insatisfait des dessins que le narrateur lui présentait jusqu’à ce que celui-ci dessine finalement une caisse en bois en lui disant qu’il y avait un mouton à l’intérieur, ce qui combla l’enfant.

La goyesque d’Arles est, depuis plus de dix ans, la caisse dans laquelle nous imaginons, nous autres - tel le Petit Prince un mouton qu’il souhaite si parfait qu’il récuse tous les vrais - une corrida. Sous le tralala, le falbala, les couleurs et les rubans, un ruedo saturé de badigeons, ces habits d’opérette un peu ridicules, ces monteras en croissant de lune que l’on tient à la main car l’on hésite toute de même à se les ficher sur la tête, on se pomponne pour faire bonne figure, comme on se maquille pour donner le change.

Ajoutez à cela, à Arles, le plus souvent un baryton barytonnant, des chœurs très présents, ou, cette année, un violon électrique vaguement tzigane et tout à fait hors de propos, et vous tenez la grand messe de Septembre, avec sa crèche vivante.

Si les goyesques ont évidemment une place singulière pour l’aficionado dans certains lieux choisis- Ronda, Antequera et Arles évidement- pour ce qu’elles sont, un festival plutôt qu’une corrida, pareilles à ces cônes surprises de notre enfance, en papier mâché orange ou brun, à l’embout fermé par une jolie ganse, et dans lesquels il fallait fourrer le bras quasiment jusqu’au coude pour récupérer trois breloques dans beaucoup de vide, à ce point comblés par l’idée du cadeau qu’on en était indifférent aux présents qu’il renfermait, la période crépusculaire de basses eaux taurines où nous barbotons depuis quelques années ont tout changé. Surtout quand la goyesque est présentée non plus comme une heureuse et marginale partie de campagne, un déjeuner au pré en dentelles, mais comme L’Evénement d’un cycle taurin. Où le décor tient lieu tout entier de spectacle. Comme dans Saint- Exupéry, la caisse, de mouton.

A cet égard, en dépit de la haute estime dans laquelle chacun d’entre nous tient le torero Luis Francisco Espla, artiste à ses heures, et de la belle audace de Jean Baptiste d’avoir fait appel à lui pour décorer le ruedo, la goyesque 2016, avec ses airs de faux tapis de salle de congrès à Dubaï, m’a déplu. Décoration laide, philosophico-cabalistique, lourdingue et appuyée – ici une « Maja desnuda », là la croix de Camargue, ici des rayons de soleil maçonniques, là un sacré-cœur très catholique, un peu de tout peu de tout un peu de rien, et cerise sur le gâteau – indigeste ! - inachevée, avec sa talanquera rouge sur les côtés, comme si on avait manqué de temps pour remater le tout.

Question breloques dans le cône-surprise, six Zalduendo très anovillados, sans trapio, deux très faibles ( le 1 et le 5), le dernier étant plus sérieux, surtout de tête. Trois avec du jeu (3, 4 et 6). Le 2 assassiné à la pique, on ne saura jamais…

Soyons beau joueur, c’était quand même bien de revoir Espla. Des lambeaux de souvenir sur sa première faena, l’allure intacte dans le maintien, quelques gestes d’un souverain (molinetes outrepassés, passes du mépris, faroles, et cette façon qu’ont les anciens quand la souplesse s’évapore de se tenir les pieds bien en terre, la taille un peu raide mais qu’on oblige en tendant le bras et en jouant d’un poignet encore de porcelaine) devant un «  adversaire » qui hélas s’affale (une oreille pour le souvenir), toreria et autorité sur le second, un quite par navarras gracieuses et enlevées, un début de faena de grande classe lorsqu’il conduit le bicho des barrières au centre puis à la fin quand, méchamment renversé et repris dans des hurlements de foule, il se relève du sang sur le front, reprend les armes, chasse le péonage et se rue vers son toro qu’il châtie d’une série vengeresse et grandiose. Ces surgissements de vérité dans l’opérette goyesque, vérité de la corrida et vérité d’un homme, en font presque oublier l’accoutrement du vénérable torero (une oreille).

Juan Bautista fut étonnant de plénitude. Un maître de maison auquel la réussite de sa soirée donne des ailes : l’arène était quasiment pleine, le public bon enfant, les toros sortaient sans vice, la banda Chicuelo sous la baguette de l’ami Rudy sonnait parfaite - n’aurait été ce violon épiphyte…

P…. que cela doit faire du bien ! Surtout une arène pleine !

Verticalité, sérénité, grande aisance et, ce qui est plus rare chez lui, inspiration et toreria. Tout lui était facile, face à son premier, un toro monopique comme les autres, mais vif et plein de codicia, dont le torero a su profiter en lui servant dans le sitio des passes d’une douceur exquise, brodant des enchaînements inattendus, jouant mais jouant à deux, comme en fin de faena lors de cet enveloppement des jambes au ralenti, dans le pico de la muleta à la faveur d’un molinete inspiré dont il se dégage soudain en châtiant son partenaire d’une passe basse vipérine, comme s’il voulait le punir d’une étreinte à laquelle chacun avait pris un trop grand plaisir. Ce point final tout de violence contenue après tant de volupté est peut-être ce que j’ai vu, cette année, de plus artistiquement inspiré. Epée phénoménale al recibir (deux oreilles et la queue que je ne mégotte pas). La faena suivante devant un adversaire enfin conséquent de cornes, celles-ci vraiment superbes, m’a paru moins dense, le toro marquant des signes de faiblesse, mais l’élégance et la sérénité du maestro étaient encore au rendez-vous. Recibir en attendant à cinq mètres la charge du toro. Epée à nouveau phénoménale, plus encore que la précédente. D’anthologie (deux oreilles). Olé torero !!!!!

Morante était dans un jour avec mais ses adversaires ne lui ont pas permis de donner toute sa mesure. Le premier, pas franc dans le capote mais qu’il a tout de même conduit au centre dans une tauromachie à l’ancienne , sûre et de belle facture, a été assassiné à la pique puis achevé de très vilaine manière par le donneur d’ordre sous une gigantesque bronca, cette dernière, assez peu bal masqué à Venise…. Le suivant était terriblement faible. On entendait les dévots crier « Olééééééé » au temple du maestro, fascinés par la lenteur de la passe quand le toro était à genoux. Ici ou là attitudes de cartel. Plus que des gestes. Le tout insignifiant.

Ce qui l’était moins, c’était d’apercevoir le grand et imprévisible Morante porter sur les épaules son aîné, Luis Francisco Espla, lors de l’ultime vuelta et de la sortie en triomphe de ses deux compagnons de cartel, devant une foule pleine de gratitude. L’artiste andalou en costalero d’un maître de la lidia de naguère. Le geste, le paradoxe et le chiqué : c’est tout lui !!!